12/12/04 John Pradier et la mort de Flaubert.
On sait le rôle qu'a joué Pradier dans la vie de Flaubert et comment certaines aventures de sa jeune et remuante épouse, Louise « Ludovica » d'Arcet, se sont insinuées dans la trame de Madame Bovary 1 . Ce que l'on sait moins ou pas du tout, c'est le fait qu'après le décès de Pradier en 1852, Louise et son fils Jean-Jacques, dit John (1836-1912), ont continué à voir et à correspondre avec Flaubert jusqu'à la fin des années 1870 2 .
Ainsi, très affecté par la mort de l'écrivain en 1880, John a pieusement collé sur deux pages de ses « Cahiers des enfants 3 » les articles qu'on lira ci-après. S'ils sont peut-être déjà connus des flaubertiens, il m'a semblé néanmoins utile de les présenter ici dans leur matérialité typographique, tels que John les a conservés et annotés. Le premier, paru le lundi 10 mai 1880 dans le Petit Journal sous les initiales de Thomas Grimm (pseudonyme collectif du rédacteur en chef, Henri Escoffier, et de ses collaborateurs), n'a sans doute d'autre mérite que celui de nous apprendre que tout ce que Flaubert a produit après Madame Bovary n'a « rien ajouté à sa réputation » (sic). Par contre les deux autres articles, publiés sans signature dans le Grand Journal des mercredi 12 et dimanche 16 mai 1880, apportent peut-être quelques éléments biographiques nouveaux ou rarement cités, en particulier les derniers mots que Flaubert aurait prononcés avant de sombrer dans le coma.
Pour agrandir les deux pages ci-dessous, il suffit de cliquer sur l'une ou l'autre et ensuite sur la croix fléchée qui apparaîtra en bas et à droite de la nouvelle page qui s'ouvre. Sur les agrandissements les références et commentaires écrites par John dans les marges ont été transposées en caractères typographiques afin d'en faciliter la lecture.
John mentionne dans ses notes trois de ses proches parents qu'il convient de mieux identifier:
« mon oncle Félix »: Jean-Charles-Félix d'Arcet (1807-1846), le frère de sa mère. Chimiste et interne des Hôpitaux de Paris, il mourut accidentellement dans l'explosion d'une lampe à pétrole lors d'un voyage au Brésil. Il connaissait Flaubert, mais, contrairement à ce qu'on a parfois écrit, il n'a jamais été son condisciple au collège de Rouen.
« M. Darcet »: Jean-Pierre-Joseph d'Arcet (1777-1844), son grand-père maternel. Chimiste, il fut directeur des essais puis commissaire général à l'Hôtel des Monnaies, quai Conti. Flaubert et le père de Flaubert l'ont connu très tôt, sans doute par l'intermédiaire du chirurgien Jules Cloquet, qui fut l'élève du docteur Flaubert à Rouen. Cloquet avait épousé en premières noces, en 1817, la nièce de d'Arcet, Juliette Lebreton (1800-1842), qui était la fille de sa sur aînée, Julie d'Arcet (1772-1857), et de Joachim Lebreton (1760-1819), secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts de 1803 à 1815.
« M. David, mon beau-frère »: Jules-Théophile David (1830-1894), qui avait épousé en 1859 sa plus jeune sur, Thérèse Pradier (1839-1915). Avoué et financier, il fut propriétaire du Grand Journal.
Sur une autre page des « Cahiers », sous la date du 9 mai 1880, John a exprimé cette autre pensée sur la mort de son ami:
C'est ainsi que tout passe ici-bas...mais il y a beaucoup de choses qui restent aussi et c'est une consolation au moins pour le travailleur. Que notre pauvre Flaubert dorme donc du sommeil des preux, car lui aussi c'était un brave cur et un vaillant. Les uvres resteront éternellement et son souvenir durera autant que dureront ses amis. C'est tout ce qu'on peut souhaiter sur cette terre.
Un mois plus tard, jour par jour, dans une lettre à lui adressée, sa mère s'écriait:
Je ne puis me faire à l'idée de la mort de Flaubert. Quel bon ami je perds en lui. Drôle, Du Camp qui n'était pas au convoi. 4
Émouvant témoignage de la part de celle qui, quelque trente ans auparavant, avait été l'un des modèles d'Emma Bovary! Maxime Du Camp, souffrant d'un rhumatisme, n'a pas pu assister à l'enterrement. Louise Pradier mourra cinq ans et demi après Flaubert, le 27 décembre 1885, âgée de 71 ans.
DOUGLAS SILER
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1 Voir mes publications:
Flaubert et Louise Pradier: le texte intégral des « Mémoires de Madame Ludovica », Paris, Minard, Archives des lettres modernes, n° 145, 1973.
- « Du nouveau sur les Mémoires de Madame Ludovica », in Revue d'histoire littéraire de la France, janvier/février 1978, pp. 36-46.
« Du nouveau sur la genèse de Madame Bovary », in Revue d'histoire littéraire de la France, janvier/février 1979, pp. 26-49.2 Voir mon article, « Autour de Flaubert et Louise Pradier: lettres et documents inédits », in Studi Francesi, 61-62, gennaio-agosto 1977, pp. 141-150 [+ illustrations intra pp. 64-65].
3 Quarante-cinq cahiers dans lesquels John a résumé presque quotidiennement, entre 1872 et 1882, à l'intention de ses trois fils, les événements de sa vie familiale ainsi que ses rencontres avec les personnalités et amis qu'il fréquentait artistes, compositeurs, écrivains, hommes politiques, etc. dont, souvent, les anciens amis et élèves de son père. A part les fragments que j'ai publiés ailleurs, ce document est inédit et mériterait d'être publié dans son intégralité (archives famille Pradier).
4 Archives famille Pradier.
Lien vers le site Flaubert de l'Université de Rouen