10/1/05 Le Néoptolème de Pradier à l'exposition « Dieux et Mortels ».
La récente exposition Dieux et Mortels à l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris (ENSBA), qui se transportera cet automne aux États-Unis, a permis de découvrir ou de redécouvrir, à proximité des lieux mêmes où ils ont étudié ou enseignés, bon nombre de contemporains de Pradier au début de leur carrière artistique. On y a retrouvé entre autres ses condisciples David d'Angers, Ramey fils, Rude, Alaux, Cogniet, Pallière, Antoine Thomas; ses collègues de l'École et de l'Institut, Ingres, Blondel et Drölling; ses élèves Lequesne, Gumery et Forgemolle. On a pu y apprécier aussi, exposé pour la première fois, le beau surmoulage de son Néoptolème empêchant Philoctète de percer Ulysse de ses flèches moulé sur le plâtre original et offert à l'École en 1901 par le Conseil de la Ville de Genève. L'original ayant subi à Genève des dégâts importants en 1987 dans l'incendie du Palais Wilson, il s'agit du seul exemplaire intact de cette importante uvre de jeunesse qui valut au sculpteur le premier Prix de Rome en 1813 et cinq années d'études gratuites à la Villa Médicis.
L'uvre fait l'objet d'une judicieuse analyse dans le catalogue de l'exposition, pp. 166-167, qui complète utilement la notice rédigée par Jacques de Caso pour l'exposition Statues de chair. Il convient cependant de corriger une erreur d'interprétation qui s'est glissée dans la description de l'uvre, p. 171, dont voici la teneur :
Ulysse et Néoptolème, fils d'Achille, tentent de convaincre Philoctète de donner aux Grecs son arc, sans lequel Troie ne peut être vaincue. Celui-ci découvrant Ulysse qui convainquit jadis les Grecs de l'abandonner sur l'île de Lemnos dans les souffrances et la solitude, brandit son arc dans la direction de son ennemi. Il s'apprête à saisir une flèche dans son carquois, posé à terre. Néoptolème tente de retenir le bras armé, tout en se frappant la tête. Ulysse reste à l'écart, calme, campé fermement sur sa pose et dans ses pensées 1 .
Cette même description se trouve dans la passionnante monographie consacrée par Emmanuel Schwartz (commissaire de l'exposition) aux collections de sculpture de l'ENSBA 2 . A la lire attentivement, on y relève une contradiction troublante: Si Philoctète ne fait que s'apprêter à saisir une flèche, le geste de Néoptolème ne peut guère avoir pour but de retenir son bras armé. On s'interroge aussi sur la position de l'arc: l'archer le tiendrait-il dressé ainsi à bout de bras s'il n'était pas sur le point de l'armer? Mais regardons de plus près les mains des antagonistes:
Au lieu de retenir le bras de Philoctète pour l'empêcher de saisir une flèche, le fils d'Achille semble vouloir au contraire le repousser en arrière, précisément en direction du carquois. On comprend mal d'ailleurs pourquoi, dans ce mouvement, son index se replie vers le haut. Tout s'explique cependant lorsqu'on se reporte au bas-relief original dont voici une photo prise avant l'incendie de 1987:
Et voici un agrandissement des mains sur la même image:
Ainsi, Philoctète s'est déjà emparé d'une flèche et la porte déjà vers son arc. C'est donc pour arrêter ce geste en avant que Néoptolème propulse sa main contre celle du guerrier blessé et que l'index de sa main se courbe autour du haut de la flèche. Celle-ci, probablement en métal sur le bas-relief original, a complètement disparu du surmoulage ou n'y a jamais été rapportée.
Comme les photos suivantes en témoignent, d'autres détails de l'original (à gauche) sont mal traduits dans le surmoulage (à droite):
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Par ailleurs, certains éléments du surmoulage ont été brisés:
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Mais ces dégâts sont peu de chose par rapport à ceux qu'a essuyés l'original dans l'incendie de 1987:
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La pointe de la flèche s'est volatilisée mais son fût et son empennage sont encore entiers:
Le Néoptolème se trouve à Genève depuis 1813. En effet, Pradier en fit hommage à sa ville natale peu après la clôture du concours, avant de se mettre en route pour Rome 3 . Longtemps relégué dans les réserves du Musée d'Art et d'Histoire, il fut restauré à l'occasion de l'exposition Statues de chair (Genève et Paris, 1985-1986). Déposé ensuite temporairement dans les caves du Pavillon du désarmement sur les rives du lac Léman, il fut victime avec tant d'autres uvres du musée de l'incendie qui détruisit cet édifice dans la nuit du 1er au 2 août 1987 (voir L'incendie du Palais Wilson).
Le Néoptolème occupe une place d'autant plus importante dans l'inventaire Pradier qu'il reste le tout premier travail du sculpteur à avoir été conservé. De ses travaux précédents nous n'avons d'autre trace matérielle que le dessin d'un projet de bas-relief, La mort d'Épaminondas (Musée de Lille, inv. 1622), se rapportant au concours du Prix de Rome de 1811 – concours auquel il n'a pas participé officiellement et qui fut remporté par David d'Angers.
DOUGLAS SILERRemerciements
à Cäsar Menz, directeur du Musée d'Art et d'Histoire de Genève
à Paul Lang, conservateur des Beaux-Arts au Musée d'Art et d'Histoire de Genève
à Georgia Siler
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1 Emmanuel Schwartz et al, Dieux et Mortels. Les thèmes homériques dans les collections de l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, Paris, ENSBA, 2004, p. 171.
2 Emmanuel Schwartz, Les sculptures de l'École des beaux-arts de Paris. Histoire, doctrines catalogue, Paris, ENSBA, 2003, p. 143.
3 Le jugement du concours eut lieu le 25 septembre 1813 (procès-verbal du jugement, Arch. Nat., AJ52 5). L'uvre quitta Paris à destination de Genève vers le 5 novembre suivant (bordereau d'expédition de la maison de roulage Ve Souplet et Cie, Arch. de la Société des Arts de Genève, Correspondance 1776-1825, f° 87).