C'est également dans les méandres du cyberspace que j'ai repéré cette uvre, signée conjointement par Pradier et par le médailleur Auguste-François Michaut. A ma connaissance elle n'a jamais été signalée.
Il s'agit d'une médaille en bronze de 59 mm conservée au département des Monnaies, médailles et antiques de la Bibliothèque nationale de France, rue Richelieu, Paris, inv. DLA 1054 CM 911. Ces indications se trouvent avec le cliché ci-dessous sur le site Gallica de la BNF 1. Le buste posé sur un socle au centre de la médaille n'est autre, bien entendu, qu'un portrait de Louis-Philippe. Au pied du socle, étalé sur une marche, un lion dévore une proie qu'il tient entre ses pattes pendant qu'un putto allongé contre lui semble tirer la queue de la proie (un renard?). Sur la gauche, un coq déploie ses ailes en signe de victoire. Des drapeaux tricolores, des étendards et un carquois chargé d'une flèche se dressent de part et d'autre du buste.
Deux inscriptions complémentaires expriment le sens politique de la médaille. La première, en cercle, célèbre l'accession de Louis-Philippe au trône et la fin (croyait-on!) des vicissitudes politiques:
L. P. D'ORLÉANS ACCEPTANT LA COURONNE RÉUNIT LES PARTIS
L'inscription sur le socle rappelle qu'en accédant au pouvoir le fils de Philippe-Égalité dut prêter serment à la Charte qui définissait ses devoirs et ses droits:
CHARTE / CONSTITUTIONNELLE / 9 / AOUT / 1830
L'année « 1830 » disparaît presque entièrement derrière le dos du lion mais se trouve répétée au bas de la médaille (voir ci-après). Les noms des deux artistes figurent sur la contremarche, de part et d'autre du félin. On lit à gauche: MICHAU... (la lettre finale se cache sous la queue du lion), et à droite: PRADIER.
La répétition de l'année 1830 sous les deux signatures ne peut désigner, ce me semble, que l'année d'exécution de la médaille. Celle-ci figura effectivement, avec d'autres uvres de Michaut, au Salon de 1831 2.
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Cette petite uvre est intéressante à plusieurs égards dans la production artistique de Pradier. Le rapprochement avec sa statuette de Louis-Philippe en uniforme s'impose d'office 3.
Si la statuette fait également référence à la Charte, ce n'est pas en toutes lettres mais iconographiquement, par la présence, au sommet d'une colonnette, d'un parchemin déroulé sous la main gauche du roi. Deux autres éléments iconographiques décorent la face extérieure de la colonnette: un miroir, symbole de la Vérité, et deux mains jointes, symbole de la Fidélité. La statuette est signée et datée « J. Pradier 1830 » sur la base de la colonnette, côté arrière. Comment faut-il interpréter cette date? Serait-ce la date d'exécution de l'uvre ou simplement une allusion à la Charte et au couronnement de Louis-Philippe? Les traits du roi y paraissent sensiblement plus vieux que sur la médaille. Par ailleurs, plusieurs lettres de Pradier semblent faire cas d'une statuette du roi réalisée vers 1846, au même moment qu'une statuette de la reine Marie-Amélie. Cependant, le positionnement de la date au-dessous de la signature suggère qu'il s'agit d'une date d'exécution. Mais jetons un coup d'il sur les bustes du roi Louis-Philippe exécutés par Pradier.
Inutile de retracer ici toute leur histoire, elle a été bien étudiée par Guillaume Garnier dans sa monumentale thèse sur Pradier. On peut la suivre aussi à travers la Correspondance du sculpteur. Rappelons seulement qu'au moins quatre bustes différents sont attestés, dont deux ont figuré au Salon, l'un en 1834 et l'autre en 1845. Ici, c'est le tout premier qui nous intéresse, exécuté au lendemain même des Trois Glorieuses. Dès les premiers jours du mois d'août 1830, par lettre circulaire imprimée, l'artiste proposait à « MM. les Préfets, Maires, etc., des Départements » de belles épreuves en plâtre, à 100 francs pièce. Le 16 août encore, il prévenait Dupin aîné, procureur général et bientôt (1832) président de la Chambre des Députés, qu'il tenait à sa disposition des premières épreuves en plâtre, le buste en marbre devant figurer dans la Salle du Conseil de l'Ordre des avocats. Prix: 100 francs col nu et 120 francs habillé! A la même date il s'adressait directement au roi. Le buste lui ayant été « commandé », explique-t-il, et une épreuve en plâtre étant « placée à la Ville », il désirerait, avant de le traduire en marbre, que Sa Majesté lui accorde « dix minutes de séance pour mettre dans ce portrait ce que mon souvenir n'a pu retenir de vos traits ».
On possède en fait, sur une feuille signée « pradier » mais non datée, trois petits croquis à la craie de Louis-Philippe, dont deux assez achevés, l'un de trois quarts et l'autre de profil (The Forbes Magazine Collection, New York). H.W. Janson, en les reproduisant (The Romantics to Rodin, 1980), les rapproche avec raison de la statuette du roi. Mais ils ne semblent guère avoir de rapports avec la médaille, où le roi est présenté de face, les traits et la coiffure plus jeunes.
Quoiqu'il en soit, les trois portraits de Louis-Philippe médaille, buste et statuette , réalisés sans doute presque simultanément à la naissance de la Monarchie de Juillet, s'inscrivaient tous les trois, ce me semble, dans un même programme politique. Se mettre, dès le départ, dans les bonnes grâces du nouveau souverain en multipliant ses effigies, quel meilleur moyen pour s'assurer par la suite les commandes officielles si indispensables alors à la survie d'un sculpteur! A ce même programme se rattachait, par un autre biais cependant, la vente annoncée en août 1830 de la Jeune chasseresse au repos au bénéfice des veuves et autres « victimes de la cause de la liberté ». Autre démarche médiatique imaginée par Pradier pour marquer son adhésion au nouveau régime. Mais il était loin d'être seul. Au Salon de 1831 les sculpteurs Caillouette, Molchnecht, Foyatier, Gayrard père et fils, Lemaître et Jacquot présentèrent chacun leur portrait du roi.
En ce qui concerne la médaille, on ne peut savoir si l'initiative en revint à Pradier lui-même ou s'il a simplement prêté son concours au graveur. Qui était cet Auguste-François Michaut? Il naît à Paris le 29 septembre 1786, quatre ans avant le sculpteur. Ses premiers maîtres sont François-Fréderic Lemot et Jean-Guillaume Moitte pour la sculpture, André Galle pour la gravure en médaille. (On sait que Pradier fut, lui aussi, élève de Lemot et qu'il a peut-être suivi aussi l'enseignement de Galle.) En 1812 il obtient le deuxième Grand Prix de Rome en gravure de médailles. Il concourt de nouveau l'année suivante, mais sans succès, alors que Pradier remporte le premier Grand Prix de sculpture. En 1815 on choisit son modèle pour une monnaie française à cinq francs. Il est appelé ensuite aux Pays-Bas pour exécuter le grand sceau de l'État et d'autres médailles. De retour à Paris en 1820, il décroche le titre de « médailleur des Dauphins ». Il expose de nombreuses médailles au Salon en 1827 et en 1831. On lui connaît aussi une uvre de sculpture: la statue en bronze de l'Abbé de l'Epée, érigée à Versailles en face de l'église Saint-Louis. (Pradier achève pour cette même église, en 1823, son Monument du duc de Berry.) Il meurt à Paris en décembre 1875.
Je dois ces quelques détails au Neues allgemeines Künstler-Lexikon de Nagler, qui consacre une notice à Auguste MICHAULT (avec « LT »), et au Dictionnaire des sculpteurs de l'Ecole française au dix-neuvième siècle de Stanislas Lami, où l'on en trouve une autre consacrée à Auguste-François MICHAUD (avec « D »). Une courte notice du dictionnaire Bénézit propose deux orthographes possibles: MICHAUT ou MICHAUD. Il semble, en fait, que ce soit MICHAUT qu'on retrouve le plus souvent sur ses médailles.
Le Künstler-Lexikon énumère une dizaine d'uvres de l'artiste, parmi lesquelles des monnaies françaises aux effigies de Louis XVIII (1815) et de Charles X (1824), une médaille pour la réunification de la Hollande et de la Belgique (avant 1820), une autre pour le mariage du duc et de la duchesse d'Angoulème (1820), et d'autres pour le Rétablissement des statues des rois, pour Le vu des habitans de Versailles (s.d.), etc. Sont également signalés, sans indication de date, un portrait du poète Ducis et un portrait du roi Louis-Philippe. Ce dernier serait vraisemblablement la médaille réalisée en collaboration avec Pradier.
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Auguste-François Michaut
Charles X, 40 francs or, BNF
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Auguste-François Michaut
Charles X, médaille argent, BNF
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Auguste-François Michaut
Louis XVIII, 5 francs argent, BNF
On connaît aussi de Michaut une médaille commémorative commandée à la suite d'un concours par la ville de Versailles pour l'inauguration du Monument du duc de Berry. Frappée à 164 exemplaires, elle représente le groupe exécuté par Pradier pour ce monument 4.
Curieusement, le Künstler-Lexikon ne signale aucune uvre du graveur postérieure à la médaille Louis-Philippe. Michaut aurait-il abandonné le métier après le Salon de 1831? Quoi qu'il en soit, il resta lié avec Pradier bien au-delà de cette date, ainsi que son fils Auguste. Celui-ci se fera fort de le proclamer dans un long panygérique en vers rédigé au lendemain de la mort du sculpteur:
Car Pradier quarante ans fut l'ami de mon père
Et quinze ans bon pour moi 5.
Signalons enfin que la signature Auguste Michaut s'agit-il du père ou du fils? apparaît sur le registre mortuaire ouvert aux obsèques de Pradier en juin 1852 et qu'on la retrouve mais sans prénom au pied d'une dédicace rédigée à l'intention d'une tierce personne (non identifiée) sur une feuille de dessin portant plusieurs croquis attribués au sculpteur (voir Une esquisse pour la statue de Kléber à Strasbourg).
DOUGLAS SILER
(mis en ligne le 4 juin 2003)
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1 Pour une raison qui m'échappe, ou par erreur, la base Gallica ainsi que la base Opaline de la BNF attribuent cette uvre au médailleur Bertrand Andrieu (1761-1822).
2 Explication des ouvrages de peinture, sculpture, gravure,... et architecture des artistes vivans, exposés au Musée royal, le 1er mai 1831, Paris, Vinchon, 1831, p. 187:MICHAUT, 49, rue du Temple.
2375 Un cadre de médailles et d'épreuves de celles couronnées aux concours. Les principales représentent:
- Napoléon et le roi de Rome.
- L'Aigle française sur les bords du Wolga [sic].
- L'Avénement [sic] de S.M. Louis-Philippe 1er, avec cette légende:
LOUIS-PHILIPPE D'ORLÉANS, ACCEPTANT LA COURONNE, RÉUNIT LES PARTIS.
- Le timbre sec de l'état-major-général de la garde nationale de Paris, dont le type, emblème de la France
régénérée, est un coq qui vient de combattre pour restaurer la liberté.
Les notices des bases Gallica et Opaline de la BNF indiquent que le revers de la médaille Louis-Philippe porte une branche de chêne et une branche de laurier accompagnées de l'inscription suivante: 1830, LIBERTÉ ORDRE PUBLIC DÉDIEÉ AUX GARDES NATIONALES DE FRANCE DÉSORMAIS LA CHARTE SERA UNE VÉRITÉ.
3 Voir notice et reproduction dans le catalgoue de l'exposition Statues de chair, p. 232-234.
4 Je remercie M. Claude Lapaire de m'avoir rappelé l'existence de cette médaille. Voir G. Vauthier, « Le Monument du duc de Berry à Saint-Louis », dans Revue de l'Histore de Versailles et de Seine-et-Oise, Versailles, Librairie Léon Bernard, 1923, p. 218 et p. 220, note 3. Selon l'auteur de cet article, Auguste-François Michaud [sic], « dit des Monnaies », était Versaillais.
5 Auguste Michaut, James Pradier, statuaire. Brochure in-8° de 12 pages, éditée à Versailles, Imprimerie de Montalant-Bougleux, 8 avenue de Sceaux, en 1852. Ces renseignements et l'extrait cité ici m'ont été aimablement communiqués par Mme Barbara Roth, conservateur des Manuscrits à la Bibliothèque publique et universitaire de Genève. La BPU conserve un exemplaire de la brochure sous la cote Br 1469.