PANDORE
« Prométhée, fils de Japet, ô
le plus habile de tous les mortels! tu te réjouis d'avoir
dérobé le feu divin et trompé ma sagesse; mais ton vol te sera
fatal à toi et aux hommes à venir. Pour me venger de ce larcin,
je leur enverrai un funeste présent dont ils seront tous
charmés au fond de leur âme, chérissant eux-mêmes leur propre
fléau. »
En achevant ces mots, le père des dieux et des hommes sourit et
commanda à l'illustre Vulcain de composer sans délais un corps,
en mélangeant de la terre avec l'eau, de lui communiquer la
force et la voix humaine, d'en former une vierge douée d'une
beauté ravissante et semblable aux déesses immortelles; il
ordonna à Minerve de lui apprendre les travaux des femmes et
l'art de façonner un merveilleux tissu, à Vénus à la parure
d'or de répandre sur sa tête la grâce enchanteresse, de lui
inspirer les violents désirs et les soucis dévorants, à
Mercure, messager des dieux et meurtrier d'Argus, de remplir son
esprit d'impudence et de perfidie.
Tels furent les ordres de Jupiter, et les dieux obéirent à ce
roi, fils de Saturne. Aussitôt l'illustre Vulcain, soumis à ses
volontés, façonna avec de la terre une image semblable à une
chaste vierge; la déesse aux yeux bleus, Minerve, l'orna d'une
ceinture et de riches vêtements; les divines Grâces et l'auguste
Persuasion lui attachèrent des colliers d'or, et les Heures à
la belle chevelure la couronnèrent des fleurs du printemps.
Minerve entoura tout son corps d'une magnifique parure. Enfin le
meurtrier d'Argus, docile au maître du tonnerre, lui inspira
l'art du mensonge, les discours séduisants et le caractère
perfide. Ce héraut des dieux lui donna un nom et l'appela
Pandore, parce que chacun des habitants de l'Olympe lui avait
fait un présent pour la rendre funeste aux hommes industrieux.
Après avoir achevé cette attrayante et pernicieuse merveille,
Jupiter ordonna à l'illustre meurtrier d'Argus, au rapide
messager des dieux, de la conduire vers Epiméthée. Epiméthée
ne se rappela point que Prométhée lui avait recommandé de ne
rien recevoir de Jupiter, roi d'Olympe, mais de lui renvoyer tous
ses dons de peur qu'ils ne devinssent un fléau terrible aux
mortels: il accepta le présent fatal et reconnut bientôt son
imprudence. Auparavant, les tribus des hommes vivaient sur la
terre exemptes des tristes souffrances, du pénible travail et de
ces cruelles maladies qui amènent la vieillesse: car les hommes
qui souffrent vieillissent promptement. Pandore, tenant dans ses
mains un grand vase, en souleva le couvercle, et les maux
terribles qu'il renfermait se répandirent au loin. L'Espérance
seule resta: arrêtée sur les bords du vase, elle ne s'envola
point, Pandore ayant remis le couvercle, par l'ordre de Jupiter
qui porte l'égide et rassemble les nuages.
Depuis ce jour, mille calamités entourent les hommes de toutes
parts: la terre est remplie de maux, la mer en est remplie; les
Maladies se plaisent à tourmenter les mortels nuit et jour et
leur apportent en silence toutes les douleurs, car le prudent
Jupiter les a privées de la voix. Nul ne peut donc échapper à
la volonté de Jupiter.
Hésiode, Les Travaux et les Jours
(traduction M. A. Bignan)