Une Pandore « impudique » redécouverte

 par Jacques de Caso et Douglas Siler

 

I. Les deux Pandore de Pradier


Le sculpteur James Pradier (Genève 1790 – Paris 1852) a connu de son vivant une célébrité dont on comprend mieux l’ampleur et la diffusion en France et en Europe à la lumière d’importantes réalisations récentes. En 1985-1986 eut lieu à Genève (Musée d’Art et d’Histoire), puis à Paris (Musée du Luxembourg), la première exposition rétrospective de son œuvre, accompagnée d’un catalogue rédigé par J. de Caso, G. Garnier, C. Lapaire, I. Leroy-Jay Lemaistre et D. Siler (Statues de chair, Chaîne d’Éditions, Genève, 1985, 404 pages). La Correspondance de Pradier était déjà en cours de publication par les soins de D. Siler (Librairie Droz, Genève, 3 volumes parus). Le renouveau d’intérêt dont les musées, les collectionneurs et le marché d’art témoignent aujourd’hui pour l’œuvre était initié. Une « Salle Pradier » existe maintenant au musée d’Art et d’Histoire de Genève – lequel conserve le fonds d’atelier du sculpteur – et au Louvre. Enfin, un site Pradier vient d’être créé sur l’Internet (http://www.jamespradier.com), animé par D. Siler. Il offre un bulletin périodique d’informations biographiques inédites et des études critiques sur le sculpteur et ses commanditaires, sur l’histoire des œuvres et sur leur réception dans les milieux artistiques et littéraires français et européens. Il a aussi vocation de compléter le catalogue des sculptures et ne néglige pas le phénomène de la popularité croissante sur le marché d’art international de la sculpture en bronze « portable », un art que, dès l’époque du romantisme, Pradier, plus que d’autres, avait contribué à faire entrer dans son plein essor.


En plus de nombreux portraits en buste et de plusieurs bas-reliefs historiques, l’œuvre « à figures » de Pradier se répartit principalement dans trois catégories distinctes à dimensions et significations diverses: « monuments » sur la voie publique; « statues » de dimensions généralement proches de celles du modèle humain, présentées aux Salons et aux Expositions; enfin, sujets « portables » de petites dimensions, qu’ils aient été créés comme réductions des statues ou qu’ils en soient la « première pensée ». La Pandore en bronze (haut. 94,7 cm) de la Galerie des Modernes fondue par l’éminent fondeur Eugène Gonon 1, appartient cependant à une quatrième catégorie car ses dimensions s’avèrent plus grandes que ne le sont généralement celles du petit sujet portable, mais plus réduites que celles du modèle « grandeur nature ». Du temps de Pradier, on appela souvent cette production, avec une certaine confusion, la « statuette ». Pradier en adopta la terminologie et le format dans plusieurs figures, particulièrement en bronze, dont la Pandore, à partir des années 1840.



Pandore
Galerie des Modernes, Paris
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Les sujets des statuettes de Pradier, grandes et petites, se confondent avec ceux de ses grandes figures. Là, comme le firent ses contemporains poètes et artistes, Pradier s’inspire largement de la mythologie et de l’histoire légendaire antiques. C’est cet aspect de son art qui se révèle aujourd’hui dans les musées (Genève, Paris, Lyon, Nîmes, Toulouse, Grenoble, l’Hermitage...) où sont conservées les grandes statues masculines et féminines nues ou drapées qu’il exposa régulièrement au Salon et qui lui valurent les éloges ou les attaques des grands écrivains et critiques d’art de son temps. Les personnages qu’elles représentent sont les dieux et les héros de l’antiquité classique – dont Pandore. Pradier, toutefois, se distingua des sculpteurs de son temps dans les représentations des personnages féminins. Dès ses débuts, il fit exprimer au nu une identité plastique provocante qui le dispute à ce que l’anecdote seule – « l’histoire » de Pandore – pouvait et peut encore aujourd’hui évoquer chez le spectateur. Pradier poursuivit une esthétique de la « nudité intrinsèque », celle, dirait-on, qui se suffit à elle-même en tant qu’œuvre d’art. Ses critiques et ses panégyristes comprirent vite que le meilleur de son art se fondait sur une exploration – on dirait aujourd’hui exploitation – du corps féminin érotisé et disponible. Ainsi, dans sa conception des objets et destinations de la sculpture, Pradier fut l’héritier des sculpteurs sensualistes du XVIIIe siècle et l’on peut justement voir en lui un ancêtre de Rodin. Pour érotiser le corps féminin, il usa peu du geste, de la pose ou de la mimique d’un personnage; il joua plutôt d’une complicité habilement ménagée entre le nu et le vêtu. Dans plusieurs cas, il conçut deux sculptures identiques – représentant un même nu – et en fit deux œuvres différentes en « habillant » l’une et en « déshabillant » l’autre. Cette démarche créatrice mettant en œuvre une simultanéité sérielle lui fut propre. Dans le cas de la Pandore, il l’utilisa avec retenue, mais en virtuose.

De quel sujet, d’abord, s’agit-il? L’esthétique de la « nudité intrinsèque », n’exclut pas nécessairement chez Pradier une réflexion sur la signification du sujet, bien au contraire. Pradier s’approprie avec Pandore un mythe grec riche de signification allégorique. Ce mythe fut transmis, après Hésiode, par différentes traditions offrant des interprétations diverses. Mais, sans nul doute, dans le sens qu’on lui prêta généralement du temps de Pradier, il se trouva chargé pour le sculpteur d’une forte résonance intime. Pandore est la « première femme », dotée par la plupart des dieux des qualités qui les identifient, Aphrodite, la beauté, Athéna, l’activité intelligente, Apollon, la musique,
etc. Elle reçut aussi d’Hermès le don du mensonge et de la fourberie. Zeus l’envoya sur terre pour punir la race humaine en lui remettant une « jarre » contenant tous les maux ou, selon une autre tradition, tous les biens. Par curiosité, elle l’ouvrit, sans toutefois laisser s’échapper l’Espérance. Pour la plupart des interprètes, le mythe exprima une conception essentiellement pessimiste et critique de la nature, conduite et moralité de la femme. L’art et la littérature, au cours des siècles, s’en inspirèrent. Le choix par Pradier du sujet de Pandore n’étonnera pas. Ce qu’on sait de la vie du sculpteur et ce que l’on voit dans les différentes versions de la Pandore, éclairent les raisons de son choix.

La Correspondance et d’autres témoignages permettent de suivre l’évolution de la vie conjugale de Pradier et de Louise d’Arcet; elle aboutit, en janvier 1845, après un constat d’adultère, à une séparation légale. Belle et, selon ses contemporains unanimes, « libérée » (on sait qu’elle a servi de modèle à Flaubert pour l’héroïne de Madame Bovary) 2, Louise a visiblement exercé sur Pradier une fascination profonde et durable. Il a laissé d’elle de nombreux portraits et a reproduit ses traits dans plusieurs statues. Si la Pandore n’est pas, à proprement parler, un portrait, il n’est pas un hasard que Pradier en ait réalisé le modèle immédiatement après la séparation. Louise était devenue pour lui, dans les dernières années de leur mariage, l’incarnation de la femme néfaste, une abondante correspondance en témoigne:

 


Louise Pradier par Pradier
Musée de Besançon

« La blessure que tu m’a faite est profonde et sera éternelle. Si j’y survis tu béniras Dieu qui me conservera pour veiller sur tes enfants [...] je saurai apprécier les efforts que tu feras pour me faire oublier, s’il se peut, et racheter les infâmes douleurs dont tu m’as accablées avec tant de sang-froid. » (Correspondance, t. II, p. 223 [1841]).

Plus tard, Maxime du Camp consignera les aveux de Louise:

« Quand j’ai épousé Pradier, [...] je me suis vue [...] appelant les poètes et les compositeurs [...]. J’avais rêvé que je serais une sorte de Médicis dont le salon serait un terrain neutre [...]. Je n’ai pas pu; quelque chose d’indéfinissable m’a poussé, à quoi je n’ai su résister; j’étais comme enlevée par un cheval emporté. Je puis dire que je ne regrette rien; il m’eût été impossible de ne pas faire ce que j’ai fait [...] c’est plus fort que moi. » (Mémoires d’un vieil homme de lettres, ms. inédit).

En 1845, l’année de la séparation et celle où il conçoit la Pandore, et au cours des années suivantes, Pradier inclut parmi ses grandes statues et (grandes) statuettes, des femmes antiques tragiques et fatales, Sapho, Médée, la Danaïde, et écrit à son avocat:

« Dix sculpteurs ne pourraient, en travaillant fortement, faire ce que j’ai fait. Étant trompé, ne sachant rien, j’allais, j’allais, et enfin le mal à son comble vint jusqu’à moi. [...] comment pourrai-je reprendre mes travaux et quel espoir puis-je avoir pour mes pauvres enfants? » (Correspondance, t. III, p. 126 [1845]).


Que Pradier se soit entièrement investi dans le mythe de Pandore ne surprendra pas.


Il n’existe aujourd’hui de la Pandore qu’un petit nombre d’exemplaires en marbre et en bronze. On notera qu’à la différence de la plupart des grandes statues et des autres grandes statuettes de Pradier, il ne semble pas qu’elle ait été éditée et commercialisée sur une grande échelle en bronze ou en plâtre, du temps de Pradier ou posthumement, dans les dimensions de la sculpture « portable ». Plus remarquable encore si l’on s’interroge sur la signification de l’œuvre et sur son identité artistique, on voit que Pradier exécuta la Pandore dans deux types concomitants et pratiquement simultanés.
Bien qu’en gros, les mêmes, seules de légères variantes les différencient dans le vêtement et les ornements. Mais ce qui pourrait s’avérer, à première vue, un détail de la composition de chaque type, les distingue quant à leur signification. Cette distinction réside dans la configuration que Pradier a donné à la partie du drapé qui couvre – ou découvre – le sexe. Dans la Pandore « pudique », le type dont on connaît aujourd’hui le plus d’exemplaires, le drapé, masquant le sexe, descend et empiète sur la cuisse gauche. Par contre, dans la Pandore « impudique », le type dont la Galerie des Modernes possède le seul exemplaire connu en bronze, le drapé, plus court, dégage entièrement la même cuisse en ménageant dans ses plis une profonde « ouverture » dans la ligne de mire du spectateur. Pradier permet ainsi à ce dernier de contempler le sexe dévoilé de Pandore lorsqu’il se place dans la position non partagée et précaire du voyeur, car tout déplacement latéral ferait disparaître son avantage.





    

Pandore « impudique »
Galerie des Modernes, Paris
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Pandore « pudique »
MAH de Genève
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L’artifice optique qui laisse au spectateur le choix de « voir » ou de « ne pas voir » et qui se trouve, en fait, implanté dans la composition de la statue, n’a pas précédent dans l’histoire de la sculpture sérieuse ayant pour objet le corps féminin. Pradier rattache ainsi la Pandore « impudique » au genre et à l’usage de l’objet érotique brut, opéré – et opérant – par manipulations. La dimension et la facture achevée de l’œuvre prêtent néanmoins à la Pandore une signification plus élevée et plus ambitieuse que celle que laisserait entendre le statut artistique et social d’une simple sculpture de fumoir. Par le biais de la vue étroite et privilégiée que Pradier ménage du sexe dévoilé du personnage, la Pandore « impudique » invoque un éventail de croyances ataviques sur la « fenestralité » de la femme et bien d’autres choses encore concernant la féminité, ses milieux, ses conduites et sa disponibilité. Cette sculpture se pose donc en témoignage majeur et unique de la culture artistique et érotique du temps de Pradier. L’audace de la vision de Pradier, bien qu’exprimée dans une figuration du sujet et un langage plastique qui lui sont propres, anticipe le modernisme du Courbet de L’Origine du monde. Elle donne à la Pandore « impudique » une originalité et une actualité saisissantes qui font de l’exemplaire proposé par la Galerie des Modernes une pièce d’un intérêt exceptionnel dans la production de Pradier.




II. La Pandore du vivant de Pradier (1845-1852)


Fin juin 1845: Selon le Journal des Artistes, Pradier termine alors le modèle en terre de la Pandore, modèle sans doute en rapport avec les deux dessins de la Pandore acquis à la suite du décès de Pradier par le Musée d’Art et d'Histoire de Genève et identifiés par son ancien élève Eugène Lequesne comme étant chacun une « première pensée » de la statue. Sur le plus grand et le plus détaillé (inv. 1852-66), la draperie descend moins bas que sur l’autre (inv. 1852-67) le long de la cuisse gauche. Plusieurs traits de crayon plus épais semblent indiquer un repentir ou un ajout dans la configuration des plis de la draperie à l’endroit du sexe. Dans les deux cas, la statue est du type « impudique ». Un autre dessin, non localisé, est attesté par un texte de Jules Laurens, La Légende des Ateliers ..., 1901.






MAH de Genève
inv. 1852-67

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MAH de Genève
inv. 1852-66

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4 septembre 1845
: Déçu par la qualité d’un bloc de marbre des Pyrénées (St Béat) qu’il avait commandé pour la Pandore, Pradier sollicite, pour le remplacer, un morceau de marbre grec. Il indique que si l’œuvre était exécutée dans ce type de marbre, B. Delessert, qui avait déjà acquis sa statue de Phryné, « la prendrait parce que je l’ai faite pour faire pendant [à la Phryné] ». (Lettre de Pradier au comte de Cailleux, inédite, coll. privée.)


1846: La Pandore a-t-elle été coulée en bronze dès 1846? Cf. catalogue de la vente « Nineteenth Century Sculpture », Christie’s, Londres, 14 février 1991, p. 46:
« 92 A FINE FRENCH BRONZE FIGURE OF PANDORA [...] The original bronze figure was completed in 1846, and Pradier sent it as one of his most important works to the Salon of 1850. » Cette affirmation est, à notre connaissance, non documentée. On s'explique mal d'ailleurs pourquoi Pradier aurait attendu quatre ans pour présenter son œuvre au Salon.


1849 (?) : Selon John Pradier (Cahiers des enfants, 12 juin 1876), qui tenait cette information de Poggi, l’ancien praticien de son père, Pradier aurait exécuté une petite réduction en marbre de la Pandore et l’aurait donnée au duc de Leuchtenberg
3.


28 juillet 1850: Pradier rédige son testament. Il n’énumère que les œuvres sur lesquelles des montants lui restaient dus à cette date: la Pandore n’y figure pas.


30 décembre 1850 au 1er mars 1851: Pradier expose cinq ouvrages au Salon, dont: « N
° 3563 – Statue de Médée, bronze. N° 3564 – Pandore, Statuette, id.; Appartenant à S. M. la reine d’Angleterre. » Peu avant l’ouverture du Salon, Pradier les mentionne dans une lettre adressée le 4 [décembre 1850] à son ami Bizalion à Arles, et spécifie leur format: « deux statues de 1/2 grandeur en bronze » (autogr. non retrouvé, copie à la Bibliothèque publique et universitaire de Genève).

La Médée est conservée à Osborne House, Isle of Wight et décrite dans le Catalogue of the Paintings, Sculptures and other Works of Art at Osborne, 1876, p. 277: « Medea [...] Reduced copy by Lassi of the statue by J. Pradier, 1850, Purchased by the Prince Consort in 1851, No 733. Height 3' - ¾ [93,35 cm] ». Elle porte une inscription: « Fondu par Gonon ». Le 28 janvier, 1985, le Surveyor of the Queen’s Works of Art écrivait que le Royal Library ne conservait aucune archive concernant Pradier.

C'est donc la Médée qui est entrée dans les collections de la couronne et non la Pandore, contrairement à ce qu’indique le catalogue du Salon. Cf. Claude Vignon [Noémi Constant], Salon de 1851, Paris, 1851, p. 33: « [la Médée] a été commandée à M. Pradier par S.M. la Reine d’Angleterre, qui avait reçu de lui l’hommage de la Sapho. ». Un dépouillement systématique des nombreux comptes rendus critiques de la sculpture du Salon de 1850-1851 reste à faire. La Pandore semble avoir été seulement mentionnée dans les revues et journaux les plus lus. Ils répètent la rumeur de son acquisition ou de sa commande par la reine d’Angleterre. Dans la Revue des Deux-Mondes un critique mal renseigné adresse à la Médée (entièrement vêtue) un reproche d’impudicité qui ne peut s’appliquer qu’à la Pandore: « [...] La pruderie britannique ne trouvera-t-elle rien de shocking dans l’ajustement des draperies d’une statuette de Médée faite pour la reine Victoria? » (L. de Geofroy, « Le Salon », dans Revue des Deux Mondes, t. 9, 1er mars 1851, p. 963). Lequel des deux types avait-il vu?



Médée (plâtre)
MAH de Genève


1er mai – 11 octobre 1851
: Exposition de la Pandore, décrite dans le catalogue officiel rédigé en anglais comme « a bronze statuette. Exhibited for execution », à l’Exposition universelle au Crystal Palace, Londres, en même temps que la Phryné en marbre appartenant à B. Delessert et à laquelle, de l’aveu de Pradier, elle devait faire pendant. Le catalogue rédigé en français la décrit comme « une petite statue en bronze » et la qualifie de « bronze unique »




Pandore (bronze)
Galerie des Modernes, Paris



Phryné (marbre)
Musée de Grenoble


Juin 1851 – juin 1852: Après un séjour à Bordeaux en juin 1851, Pradier écrit à l'homme de lettres bordelais J. Saint-Rieul qu'il a l'intention « de faire hommage au Musée de Bordeaux d’une délicieuse statue de bronze, dont la première épreuve, exposée à la grande Exposition de Londres, avait été achetée par la reine Victoria pour son palais de Windsor » (lettre non retrouvée, citée par J. Saint-Rieul, « Mort de notre grand statuaire Pradier », dans Courrier de la Gironde, 8 juin 1852). A notre connaissance aucune épreuve de la Pandore n'a été acquise par la reine Victoria. Il s'agit peut-être de la Sapho debout dont une épreuve figura à l'Exposition de Londres parmi les productions du fondeur Victor Paillard. Une autre épreuve de cette œuvre, mesurant 89 cm. et portant l'inscription « J. Pradier 1848, Lebeau Fdeur », est conservée dans les collections de la Couronne d'Angleterre à Osborne House (voir Statues de chair, p. 158, note 1).




III. La Pandore après la mort de Pradier


30 juin – 13 juillet 1852: Rédaction de l’inventaire après décès de Pradier. Y figurent une Pandore en bronze, « demi nature » et « une statue en marbre représentant Pandore, à l’état de première ébauche ». Dans les déclarations sur le passif, « Les parties déclarent en outre qu’il pensent dépendre de la succession, savoir: 1
° le droit de propriété complète pour la reproduction soit en plâtre soit en bronze des statuettes ci-après: [...] figure de Pandore [...] ».


26, 27 et 28 juillet 1852: Vente après décès. Dans le Catalogue figurent « Ouvrages terminés. 3. – Pandore. Statue en bronze d’un mètre de proportion. Pandore, parée d’un riche diadème, tient le vase qui renferme tous les maux qui doivent se répandre sur la terre » et son « modèle en petit »: « Statuettes. 11. – Pandore. Modèle en petit du bronze numéro 3, à vendre en toute-propriété avec le moule servant à sa reproduction en plâtre.[...] ». Il est possible, dans ce genre de catalogue, que les rédacteurs n’aient pas prêté attention à la configuration de la draperie qui permet de distinguer la Pandore en bronze de type « impudique » de celle représentée par le petit exemplaire de type « pudique », ou qu’ils n’aient pas jugé bon de consigner cette différence si les deux œuvres en montraient une.

La Pandore en bronze (n
° 3) aurait été acquise par Denière, un important fabricant de bronzes, pour 1 000 francs, « quoique cette acquisition n'emportât aucun droit de reproduction » (« Tablettes », dans Le Mercure de France, 1er août 1852.) Le n° 11, modèle en petit de la Pandore, a peut-être été acquis par le fondeur E. de Labrouë qui en assura la diffusion. Plusieurs exemplaires en sont connus qui portent la marque de ce fondeur. Un exemplaire figure dans les collections du Musée Fabre de Montpellier (inv. 97.3.2): Pandore, bronze argenté, fonte à la cire perdue, haut. 41 cm, inscrite sur la terrasse: « Pradier Scpt / E. De Labroue Fbt. » Il est du type « pudique » et paraît identique à l’exemplaire du Musée d’Art et d’Histoire, Genève, en bronze doré, haut. 40,5 cm, signé « Pradier scpt », sans marque de fondeur (voir Statues de chair, notice 18).


20 mai 1854: L’« État liquidatif de la succession de M. Pradier »  indique que le Conseil de famille de Pradier alloue 12 000 francs à Lequesne pour l’achèvement en marbre de trois statues: la Pandore, un Guerrier mourant et une Baigneuse. Lequesne est investi du pouvoir de « vendre aux personnes et aux prix et conditions qu’il jugera convenables les statues et statuettes laissées en commun ».


16 août 1854: Dans un rapport consacré aux marbres des Pyrénées, M. Rondelet, conservateur du dépôt des marbres du gouvernement, mentionne que la Pandore a été taillée dans du marbre de St Béat (cf. 4 septembre 1845) et qu’à cette date Lequesne n’avait pas terminé tout à fait cette statue (A.N.).


15 mai – 15 novembre 1855: Exposition universelle de 1855, Paris. Sur le triptyque Le Jardin d’Armide d’Édouard Muller (papier peint, Musée des Arts Décoratifs, Paris), la statue d’Armide représentée au milieu du tableau central est la réplique, grandeur nature, de la Pandore de Pradier. Ce tableau, flanqué à gauche du tableau Les Prodigues de Thomas Couture et, à droite, du tableau L’Automne, ou la Bacchante endormie, d’Auguste Clésinger (d’après sa Femme piquée par un serpent, Salon de 1847), faisait partie du stand de la manufacture Jules Desfossé. L’ensemble s’intitulait Les vices et les vertus. L’iconographie "galante" du papier peint met en évidence l’érotisme de la Pandore

Sur les reproductions du tableau de Muller, il est difficile de déterminer si la figure « graphique » d’Armide représente réellement l’image d’une Pandore « pudique » ou « impudique » bien que la comparaison des draperies de l’Armide/Pandore avec celles des Pandore « impudiques » puisse inciter à reconnaître en elles un agencement « impudique" »
4.




Le Jardin d'Armide (détail)

Papier peint, Édouard Muller
Musée des Arts décoratifs, Paris
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19 juillet 1855: Vente dans l’ancien atelier de Pradier à l’Institut. Y figurent « un modèle en plâtre de la statue de Pandore entièrement exécuté par Pradier, également sans droit de reproduction, 205 fr. » et « la Pandore, statue en marbre de grandeur naturelle, qui n’a pas trouvé d’amateur, même au prix surbaissé de 3.000 fr. » (Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1855, p. 322.)


27 juin 1857: Dans Le Monde illustré du 27 juin 1857, p. 16, illustration hors tout texte d'une gravure sur bois représentant « Pandore, marbre de Pradier. / Appartenant à M. Émile de Girardin ». Cette gravure semble montrer une version « impudique » de la statue, proche de la Pandore de Jodoigne (voir ci-après). Il s’agit vraisemblablement de la même œuvre et il est probable que sur la gravure la draperie découvrant le sexe ait alors été rendue plus « pudique ».




Le Monde illustré, 27 juin 1857
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Émile de Girardin
vu par Nadar


1871:
Après un séjour de 20 ans en Égypte, le belge Hector Defoër (Jodoigne 1832-1905) s’installe à Paris et acquiert, à une date non déterminée, une Pandore en marbre, grandeur nature, de type « impudique ». On ignore s’il a acquis la statue pendant qu’il résidait à Paris ou après avoir emménagé dans son « château des Cailloux » à Jodoigne, construit en 1883. Cette statue se trouve toujours au château, qui abrite aujourd’hui l’internat de l’Athénée royal de Jodoigne (voir Marc Verdickt et Bernard Van den Driessche, Le Château des Cailloux. Hector Defoër. Jodoigne, Jodoigne, 1990, p. 83.) D’une hauteur de 180 cm, socle compris, et de 165 cm sans le socle, elle est
signée et datée « J. Pradier 1855 » sur un petit rocher derrière le pied gauche. La date étant gravée à plusieurs cm. de distance au-dessous de la signature, il est possible que la signature d’Eugène Lequesne ait figuré dans l’intervalle et qu’elle ait été grattée. Cette œuvre ne diffère du bronze de la Galerie des Modernes que par sa taille et par l’absence d’anses sur l'urne.




Pandore (marbre)
Jodoigne (Belgique)

                   

Pandore (bronze)
Paris, Galerie des Modernes


13 juin 1876:
John Pradier consigne dans ses Cahiers des enfants qu’il a trouvé « chez
Normand, marchand de bronzes, place Vendôme » une Pandore en bronze, très grand modèle, et une autre en marbre, de petit format.


25 avril 1877: Vente d’un exemplaire de la Pandore (hauteur? bronze? marbre? type?) à l’hôtel Drouot. « Je vais à la Salle Drouot où se trouve la Pandore de mon père mise en vente demain pour le compte d’un baron XXX. » (John Pradier, Cahiers des enfants, 24 avril 1877.)


3 juin 1881: Vente sur licitation du droit de reproduction des œuvres de Pradier. « Sixième lot. 1° Pandore, – figure debout. »


14, 15, 16 et 28 mai 1883: Vente Émile de Girardin. Aucune trace de la Pandore dans l’exemplaire, non annoté, du catalogue de vente consulté à la Bibliothèque de l’École du Louvre.


21 avril 1890: Vente d’une Pandore en marbre blanc sur socle en marbre griotte, haut. 50 cm, socle compris, vente Ducatel, 21 avril 1890, n
° 500.


13 mai 1895: Vente d’une Pandore en marbre blanc sur socle en marbre griotte, haut. 57 cm, sans le socle, vente de X.. (Truchy), 13 mai 1895, n
° 39.


1961: Une épreuve en bronze de la Pandore, à patine dorée, type « pudique », signée « Pradier scpt », d’une hauteur de 40,5 cm, est acquise par le Musée d’Art et d’Histoire de Genève. Cette épreuve a figuré à l’exposition Statues de chair en 1985-1986 (cat. n° 18). Indépendamment de sa dimension et de sa patine dorée, qui lui confèrent un caractère « d’objet d’art », elle présente des variantes par rapport à la Pandore de la Galerie des Modernes. Un long sautoir de perles d’or porté en bandoulière anime la nudité du côté droit, tandis qu’un double rang de perles d’or remplace le bracelet serpent à la cheville gauche. Le bas-ventre est entièrement dissimulé sous les plis de la draperie. La terrasse est simple, assez plate et démunie d’inscription, tandis que la version de la Galerie des Modernes est montée sur un socle mouluré à l’Antique, où le nom de Pandore est gravé en lettres grecques.




Pandore (bronze doré)
MAH de Genève
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6 juillet 1977: Vente d’une Pandore en marbre blanc, de type « pudique », d’une hauteur de 64 cm portant les deux signatures: E. Lequesne et J. Pradier, Sotheby’s Belgravia, Londres, lot n° 218. Ce marbre qui est plus proche de la petite version de Pandore ne peut être identifié à celui de la collection Girardin. Une autre petite Pandore en marbre, de 43,8 cm de hauteur et de type « impudique », se trouve aujourd’hui dans une collection privée.




Pandore (marbre)
Sothebys, 6 juillet 1977
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Pandore (marbre)
Coll. privée
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14 février 1991:
Vente chez Christie’s d’une Pandore en bronze, type « pudique », haut. 96 cm. Description du catalogue: « signed J. Pradier, circa 1850’s, 37 ¾ in. (96 cm) high. » Restée invendue, la statue a été cédée ensuite par son propriétaire au Musée d’Art et d’Histoire de Genève. Ce bronze est proche, par sa taille, de celui de la
Galerie des Modernes: il ne montre pas, comme dans les petites versions, de chaîne à la taille; sa base est également moulurée et attenante. Cependant, malgré leur hauteur très légèrement différente, ces deux bronzes ne sont pas identiques. Contrairement à celui de la Galerie des Modernes, le bronze présenté chez Christie’s ne porte ni inscription sur l’avant de la terrasse ni marque de fondeur; sa patine est moins nuancée, l’urne est légèrement différente, sans les anses, et les plis avant de la draperie, plus longs, ne découvrent pas la nudité du personnage.




Pandore (bronze)
MAH de Genève
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27 février 1997:
Vente chez Christie’s, Londres, d’un ensemble de quatre statues en marbre blanc: Pandore et Flore (Chloris) de Pradier, Hébé de Canova et une Flore ou Vénus d’un sculpteur non identifié. « The property of a European family (...) Third Quarter 19th century (...) each on a circular base and on a cylindrical stone pedestal with stepped top and base, weathered, restorations. The figures: 57 ½ in. to 60 ¾ in. (146 cm. to 154.2 cm) high. The pedestals: 31 ¾ in (80.5 cm.) high. » La Pandore est de type « pudique », le bas-ventre étant
entièrement dissimulé sous les plis de la draperie. Elle est parée d’un sautoir de perles porté en bandoulière et d’un simple rang de perles à la cheville gauche.




Pandore (marbre)
Christie's, 27 février 1997


D’autres exemplaires de la Pandore, tous de petite dimension (40 à 42 cm), ont figuré dans différentes ventes au cours de ces quinze dernières années. Les exemplaires en bronze dont nous avons pu voir une photographie dans les catalogues de vente sont tous du type « pudique »
5.


JACQUES DE CASO ET DOUGLAS SILER

© Jacques de Caso et Douglas Siler, 2004

(mis en ligne le 11 mars 2004)

(dernières modifications le 26 mars 2004)


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1 Pour fondre les œuvres (certains de ses grands monuments et des sculptures de dimensions plus réduites, bustes et statuettes) qu’il destina à des commanditaires exigeants, donc fortunés, Pradier fit appel à des fondeurs de grande réputation, particulièrement Honoré Gonon (1780-1850) et son fils et collaborateur Eugène Gonon (1814-1891). Ce dernier que Flaubert appela « un homme de génie en son art de fondeur en bronze, à cire perdue », fut également sculpteur et élève de Pradier. Les Gonon remirent en honneur l’ancien procédé de la fonte à cire perdue, plus coûteux et bien plus précis dans la reproduction qu’il permet d’obtenir du modelé du modèle, que celui de la fonte au sable. Ils rappelèrent que la fonte à cire perdue dispensait de l’usage de la ciselure effectuée par une main étrangère sur les bronzes fondus dans des moules « au sable » et répétés en séries. Pradier utilisa la fonte à la cire perdue pour fondre soit des pièces uniques, soit des pièces exécutées en un nombre minime d’exemplaires, le procédé nécessitant, pour la production de chaque exemplaire, la fabrication d’un modèle nouveau identique au modèle original. Plusieurs œuvres de Pradier fondues par Honoré Gonon ou par Eugène Gonon se trouvent au Louvre et en Suisse.

2 Voir Douglas Siler, Flaubert et Louise Pradier. Le texte intégral des « Mémoires de Madame Ludovica », Paris, J. Minard, coll. « Archives des lettres modernes », n° 145, 1973. Voir aussi, du même auteur, « Du nouveau sur les "Mémoires de Madame Ludovica" », dans Revue d’histoire littéraire de la France, janvier/février 1978, p. 36-46, et « Du nouveau sur la genèse de "Madame Bovary" », dans Revue d’histoire littéraire de la France, janvier/février 1979, p. 26-49.

3 Selon un autre passage des Cahiers des enfants (8 octobre 1878), il s’agissait d’une réduction en marbre de Flore (Chloris) et non de Pandore. Le duc Maximilien de Leuchtenberg (1817-1852), fils d’Eugène de Beauharnais et petits-fils de l'Impératrice Joséphine, avait épousé la fille aînée du tsar Nicolas Ier de Russie. Il présidait l’Académie des Beaux-Arts à Saint-Pétersbourg lorsque Pradier, en 1849, lui demanda de présenter au tsar son groupe de Vénus et l’Amour. Si Pradier lui fit cadeau par la suite d’une petite Pandore ou d’une autre statuette, ce fut vraisemblablement pour le remercier de ses bonnes offices dans cette affaire. Le groupe fut effectivement acquis pour le musée de l’Ermitage et s’y trouve toujours.

4 Catalogue de l'exposition L'art en France sous le Second Empire, Éditions de la Réunion des musées nationaux, Paris, 1979, p. 124-125 et reproduction en couverture; catalogue de l'exposition Papiers peints panoramiques, Musée des Arts Décoratifs, sous la direction de Odile Nouvel-Kammerer, Union des Arts Décoratifs, Flammarion, Paris,1990, p. 130-131, p. 158-161 et p. 286-287; catalogue de l'exposition Thomas Couture, Souper à la Maison d'Or, Jules Desfossé, Senlis, Musée de l'Hôtel de Vermandois, Éditions de l'Association des Amis du Musée d'Art de Senlis, 1998, fig 1, fig 5, p. 23 et p. 27.

5 Voici quelques ventes depuis 1990 dont nous avons connaissance:






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