Une Pandore « impudique » redécouverte
par Jacques de Caso et Douglas Siler
I. Les deux Pandore de Pradier
Le sculpteur James Pradier (Genève 1790 Paris 1852) a connu de son vivant une célébrité dont on comprend mieux lampleur et la diffusion en France et en Europe à la lumière dimportantes réalisations récentes. En 1985-1986 eut lieu à Genève (Musée dArt et dHistoire), puis à Paris (Musée du Luxembourg), la première exposition rétrospective de son uvre, accompagnée dun catalogue rédigé par J. de Caso, G. Garnier, C. Lapaire, I. Leroy-Jay Lemaistre et D. Siler (Statues de chair, Chaîne dÉditions, Genève, 1985, 404 pages). La Correspondance de Pradier était déjà en cours de publication par les soins de D. Siler (Librairie Droz, Genève, 3 volumes parus). Le renouveau dintérêt dont les musées, les collectionneurs et le marché dart témoignent aujourdhui pour luvre était initié. Une « Salle Pradier » existe maintenant au musée dArt et dHistoire de Genève lequel conserve le fonds datelier du sculpteur et au Louvre. Enfin, un site Pradier vient dêtre créé sur lInternet (http://www.jamespradier.com), animé par D. Siler. Il offre un bulletin périodique dinformations biographiques inédites et des études critiques sur le sculpteur et ses commanditaires, sur lhistoire des uvres et sur leur réception dans les milieux artistiques et littéraires français et européens. Il a aussi vocation de compléter le catalogue des sculptures et ne néglige pas le phénomène de la popularité croissante sur le marché dart international de la sculpture en bronze « portable », un art que, dès lépoque du romantisme, Pradier, plus que dautres, avait contribué à faire entrer dans son plein essor.
En plus de nombreux portraits en buste et de plusieurs
bas-reliefs historiques, luvre « à figures » de Pradier se répartit principalement dans trois catégories distinctes à dimensions et significations diverses: « monuments » sur la voie publique; « statues » de dimensions généralement proches de celles du modèle humain, présentées aux Salons et aux Expositions; enfin, sujets « portables » de petites dimensions, quils aient été créés comme réductions des statues ou quils en soient la « première pensée ». La Pandore en bronze (haut. 94,7 cm) de la Galerie des Modernes fondue par léminent fondeur Eugène Gonon 1, appartient cependant à une quatrième catégorie car ses dimensions savèrent plus grandes que ne le sont généralement celles du petit sujet portable, mais plus réduites que celles du modèle « grandeur nature ». Du temps de Pradier, on appela souvent cette production, avec une certaine confusion, la « statuette ». Pradier en adopta la terminologie et le format dans plusieurs figures, particulièrement en bronze, dont la Pandore, à partir des années 1840.
Pandore
Galerie des Modernes, Paris,
(cliquez pour agrandir)Les sujets des statuettes de Pradier, grandes et petites, se confondent avec ceux de ses grandes figures. Là, comme le firent ses contemporains poètes et artistes, Pradier sinspire largement de la mythologie et de lhistoire légendaire antiques. Cest cet aspect de son art qui se révèle aujourdhui dans les musées (Genève, Paris, Lyon, Nîmes, Toulouse, Grenoble, lHermitage...) où sont conservées les grandes statues masculines et féminines nues ou drapées quil exposa régulièrement au Salon et qui lui valurent les éloges ou les attaques des grands écrivains et critiques dart de son temps. Les personnages quelles représentent sont les dieux et les héros de lantiquité classique dont Pandore. Pradier, toutefois, se distingua des sculpteurs de son temps dans les représentations des personnages féminins. Dès ses débuts, il fit exprimer au nu une identité plastique provocante qui le dispute à ce que lanecdote seule « lhistoire » de Pandore pouvait et peut encore aujourdhui évoquer chez le spectateur. Pradier poursuivit une esthétique de la « nudité intrinsèque », celle, dirait-on, qui se suffit à elle-même en tant quuvre dart. Ses critiques et ses panégyristes comprirent vite que le meilleur de son art se fondait sur une exploration on dirait aujourdhui exploitation du corps féminin érotisé et disponible. Ainsi, dans sa conception des objets et destinations de la sculpture, Pradier fut lhéritier des sculpteurs sensualistes du XVIIIe siècle et lon peut justement voir en lui un ancêtre de Rodin. Pour érotiser le corps féminin, il usa peu du geste, de la pose ou de la mimique dun personnage; il joua plutôt dune complicité habilement ménagée entre le nu et le vêtu. Dans plusieurs cas, il conçut deux sculptures identiques représentant un même nu et en fit deux uvres différentes en « habillant » lune et en « déshabillant » lautre. Cette démarche créatrice mettant en uvre une simultanéité sérielle lui fut propre. Dans le cas de la Pandore, il lutilisa avec retenue, mais en virtuose.
De quel sujet, dabord, sagit-il? Lesthétique de la « nudité intrinsèque », nexclut pas nécessairement chez Pradier une réflexion sur la signification du sujet, bien au contraire. Pradier sapproprie avec Pandore un mythe grec riche de signification allégorique. Ce mythe fut transmis, après Hésiode, par différentes traditions offrant des interprétations diverses. Mais, sans nul doute, dans le sens quon lui prêta généralement du temps de Pradier, il se trouva chargé pour le sculpteur dune forte résonance intime. Pandore est la « première femme », dotée par la plupart des dieux des qualités qui les identifient, Aphrodite, la beauté, Athéna, lactivité intelligente, Apollon, la musique, etc. Elle reçut aussi dHermès le don du mensonge et de la fourberie. Zeus lenvoya sur terre pour punir la race humaine en lui remettant une « jarre » contenant tous les maux ou, selon une autre tradition, tous les biens. Par curiosité, elle louvrit, sans toutefois laisser séchapper lEspérance. Pour la plupart des interprètes, le mythe exprima une conception essentiellement pessimiste et critique de la nature, conduite et moralité de la femme. Lart et la littérature, au cours des siècles, sen inspirèrent. Le choix par Pradier du sujet de Pandore nétonnera pas. Ce quon sait de la vie du sculpteur et ce que lon voit dans les différentes versions de la Pandore, éclairent les raisons de son choix.
La Correspondance et dautres témoignages permettent de suivre lévolution de la vie conjugale de Pradier et de Louise dArcet; elle
aboutit, en janvier 1845, après un constat dadultère, à une séparation légale. Belle et, selon ses contemporains unanimes, « libérée » (on sait quelle a servi de modèle à Flaubert pour lhéroïne de Madame Bovary) 2, Louise a visiblement exercé sur Pradier une fascination profonde et durable. Il a laissé delle de nombreux portraits et a reproduit ses traits dans plusieurs statues. Si la Pandore nest pas, à proprement parler, un portrait, il nest pas un hasard que Pradier en ait réalisé le modèle immédiatement après la séparation. Louise était devenue pour lui, dans les dernières années de leur mariage, lincarnation de la femme néfaste, une abondante correspondance en témoigne:
Louise Pradier par Pradier
Musée de Besançon« La blessure que tu ma faite est profonde et sera éternelle. Si jy survis tu béniras Dieu qui me conservera pour veiller sur tes enfants [...] je saurai apprécier les efforts que tu feras pour me faire oublier, sil se peut, et racheter les infâmes douleurs dont tu mas accablées avec tant de sang-froid. » (Correspondance, t. II, p. 223 [1841]).
Plus tard, Maxime du Camp consignera les aveux de Louise:
« Quand jai épousé Pradier, [...] je me suis vue [...] appelant les poètes et les compositeurs [...]. Javais rêvé que je serais une sorte de Médicis dont le salon serait un terrain neutre [...]. Je nai pas pu; quelque chose dindéfinissable ma poussé, à quoi je nai su résister; jétais comme enlevée par un cheval emporté. Je puis dire que je ne regrette rien; il meût été impossible de ne pas faire ce que jai fait [...] cest plus fort que moi. » (Mémoires dun vieil homme de lettres, ms. inédit).
En 1845, lannée de la séparation et celle où il conçoit la Pandore, et au cours des années suivantes, Pradier inclut parmi ses grandes statues et (grandes) statuettes, des femmes antiques tragiques et fatales, Sapho, Médée, la Danaïde, et écrit à son avocat:
« Dix sculpteurs ne pourraient, en travaillant fortement, faire ce que jai fait. Étant trompé, ne sachant rien, jallais, jallais, et enfin le mal à son comble vint jusquà moi. [...] comment pourrai-je reprendre mes travaux et quel espoir puis-je avoir pour mes pauvres enfants? » (Correspondance, t. III, p. 126 [1845]).
Que Pradier se soit entièrement investi dans le mythe de Pandore ne surprendra pas.
Il nexiste aujourdhui de la Pandore quun petit nombre dexemplaires en marbre et en bronze. On notera quà la différence de la plupart des grandes statues et des autres grandes statuettes de Pradier, il ne semble pas quelle ait été éditée et commercialisée sur une grande échelle en bronze ou en plâtre, du temps de Pradier ou posthumement, dans les dimensions de la sculpture « portable ». Plus remarquable encore si lon sinterroge sur la signification de luvre et sur son identité artistique, on voit que Pradier exécuta la Pandore dans deux types concomitants et pratiquement simultanés. Bien quen gros, les mêmes, seules de légères variantes les différencient dans le vêtement et les ornements. Mais ce qui pourrait savérer, à première vue, un détail de la composition de chaque type, les distingue quant à leur signification. Cette distinction réside dans la configuration que Pradier a donné à la partie du drapé qui couvre ou découvre le sexe. Dans la Pandore « pudique », le type dont on connaît aujourdhui le plus dexemplaires, le drapé, masquant le sexe, descend et empiète sur la cuisse gauche. Par contre, dans la Pandore « impudique », le type dont la Galerie des Modernes possède le seul exemplaire connu en bronze, le drapé, plus court, dégage entièrement la même cuisse en ménageant dans ses plis une profonde « ouverture » dans la ligne de mire du spectateur. Pradier permet ainsi à ce dernier de contempler le sexe dévoilé de Pandore lorsquil se place dans la position non partagée et précaire du voyeur, car tout déplacement latéral ferait disparaître son avantage.
Pandore « impudique »
Galerie des Modernes, Paris
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Pandore « pudique »
MAH de Genève
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Lartifice optique qui laisse au spectateur le choix de « voir » ou de « ne pas voir » et qui se trouve, en fait, implanté dans la composition de la statue, na pas précédent dans lhistoire de la sculpture sérieuse ayant pour objet le corps féminin. Pradier rattache ainsi la Pandore « impudique » au genre et à lusage de lobjet érotique brut, opéré et opérant par manipulations. La dimension et la facture achevée de luvre prêtent néanmoins à la Pandore une signification plus élevée et plus ambitieuse que celle que laisserait entendre le statut artistique et social dune simple sculpture de fumoir. Par le biais de la vue étroite et privilégiée que Pradier ménage du sexe dévoilé du personnage, la Pandore « impudique » invoque un éventail de croyances ataviques sur la « fenestralité » de la femme et bien dautres choses encore concernant la féminité, ses milieux, ses conduites et sa disponibilité. Cette sculpture se pose donc en témoignage majeur et unique de la culture artistique et érotique du temps de Pradier. Laudace de la vision de Pradier, bien quexprimée dans une figuration du sujet et un langage plastique qui lui sont propres, anticipe le modernisme du Courbet de LOrigine du monde. Elle donne à la Pandore « impudique » une originalité et une actualité saisissantes qui font de lexemplaire proposé par la Galerie des Modernes une pièce dun intérêt exceptionnel dans la production de Pradier.
II. La Pandore du vivant de Pradier (1845-1852)
Fin juin 1845: Selon le Journal des Artistes, Pradier termine alors le modèle en terre de la Pandore, modèle sans doute en rapport avec les deux dessins de la Pandore acquis à la suite du décès de Pradier par le Musée dArt et d'Histoire de Genève et identifiés par son ancien élève Eugène Lequesne comme étant chacun une « première pensée » de la statue. Sur le plus grand et le plus détaillé (inv. 1852-66), la draperie descend moins bas que sur lautre (inv. 1852-67) le long de la cuisse gauche. Plusieurs traits de crayon plus épais semblent indiquer un repentir ou un ajout dans la configuration des plis de la draperie à lendroit du sexe. Dans les deux cas, la statue est du type « impudique ». Un autre dessin, non localisé, est attesté par un texte de Jules Laurens, La Légende des Ateliers ..., 1901.
MAH de Genève
inv. 1852-67
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MAH de Genève
inv. 1852-66
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4 septembre 1845: Déçu par la qualité dun bloc de marbre des Pyrénées (St Béat) quil avait commandé pour la Pandore, Pradier sollicite, pour le remplacer, un morceau de marbre grec. Il indique que si luvre était exécutée dans ce type de marbre, B. Delessert, qui avait déjà acquis sa statue de Phryné, « la prendrait parce que je lai faite pour faire pendant [à la Phryné] ». (Lettre de Pradier au comte de Cailleux, inédite, coll. privée.)
1846: La Pandore a-t-elle été coulée en bronze dès 1846? Cf. catalogue de la vente « Nineteenth Century Sculpture », Christies, Londres, 14 février 1991, p. 46: « 92 A FINE FRENCH BRONZE FIGURE OF PANDORA [...] The original bronze figure was completed in 1846, and Pradier sent it as one of his most important works to the Salon of 1850. » Cette affirmation est, à notre connaissance, non documentée. On s'explique mal d'ailleurs pourquoi Pradier aurait attendu quatre ans pour présenter son uvre au Salon.
1849 (?) : Selon John Pradier (Cahiers des enfants, 12 juin 1876), qui tenait cette information de Poggi, lancien praticien de son père, Pradier aurait exécuté une petite réduction en marbre de la Pandore et laurait donnée au duc de Leuchtenberg 3.
28 juillet 1850: Pradier rédige son testament. Il nénumère que les uvres sur lesquelles des montants lui restaient dus à cette date: la Pandore ny figure pas.
30 décembre 1850 au 1er mars 1851: Pradier expose cinq ouvrages au Salon, dont: « N° 3563 Statue de Médée, bronze. N° 3564 Pandore, Statuette, id.; Appartenant à S. M. la reine dAngleterre. » Peu avant louverture du Salon, Pradier les mentionne dans une lettre adressée le 4 [décembre 1850] à son ami Bizalion à Arles, et spécifie leur format: « deux statues de 1/2 grandeur en bronze » (autogr. non retrouvé, copie à la Bibliothèque publique et universitaire de Genève).
La Médée est conservée à Osborne House, Isle of Wight et décrite dans le Catalogue of the Paintings, Sculptures and other Works of Art at Osborne, 1876, p. 277: « Medea [...] Reduced copy by Lassi of the statue by J. Pradier, 1850, Purchased by the Prince Consort in 1851, No 733. Height 3' - ¾ [93,35 cm] ». Elle porte une inscription: « Fondu par Gonon ». Le 28 janvier, 1985, le Surveyor of the Queens Works of Art écrivait que le Royal Library ne conservait aucune archive concernant Pradier.
C'est donc la Médée qui est entrée dans les collections de la couronne et non la Pandore, contrairement à ce quindique le catalogue du Salon. Cf. Claude Vignon [Noémi Constant], Salon de 1851, Paris, 1851, p. 33: « [la Médée] a été commandée à M. Pradier par S.M. la Reine dAngleterre, qui avait reçu de lui lhommage de la Sapho. ». Un dépouillement systématique des nombreux comptes rendus critiques de la sculpture du Salon de 1850-1851 reste à faire. La Pandore semble avoir été seulement mentionnée dans les revues et journaux les plus lus. Ils répètent la rumeur de son acquisition ou de sa commande par la reine dAngleterre. Dans la Revue des Deux-Mondes un critique mal renseigné adresse à la Médée (entièrement vêtue) un reproche dimpudicité qui ne peut sappliquer quà la Pandore: « [...] La pruderie britannique ne trouvera-t-elle rien de shocking dans lajustement des draperies dune statuette de Médée faite pour la reine Victoria? » (L. de Geofroy, « Le Salon », dans Revue des Deux Mondes, t. 9, 1er mars 1851, p. 963). Lequel des deux types avait-il vu?
Médée (plâtre)
MAH de Genève
1er mai 11 octobre 1851: Exposition de la Pandore, décrite dans le catalogue officiel rédigé en anglais comme « a bronze statuette. Exhibited for execution », à lExposition universelle au Crystal Palace, Londres, en même temps que la Phryné en marbre appartenant à B. Delessert et à laquelle, de laveu de Pradier, elle devait faire pendant. Le catalogue rédigé en français la décrit comme « une petite statue en bronze » et la qualifie de « bronze unique »
Pandore (bronze)
Galerie des Modernes, Paris
Phryné (marbre)
Musée de Grenoble
Juin 1851 juin 1852: Après un séjour à Bordeaux en juin 1851, Pradier écrit à l'homme de lettres bordelais J. Saint-Rieul qu'il a l'intention « de faire hommage au Musée de Bordeaux dune délicieuse statue de bronze, dont la première épreuve, exposée à la grande Exposition de Londres, avait été achetée par la reine Victoria pour son palais de Windsor » (lettre non retrouvée, citée par J. Saint-Rieul, « Mort de notre grand statuaire Pradier », dans Courrier de la Gironde, 8 juin 1852). A notre connaissance aucune épreuve de la Pandore n'a été acquise par la reine Victoria. Il s'agit peut-être de la Sapho debout dont une épreuve figura à l'Exposition de Londres parmi les productions du fondeur Victor Paillard. Une autre épreuve de cette uvre, mesurant 89 cm. et portant l'inscription « J. Pradier 1848, Lebeau Fdeur », est conservée dans les collections de la Couronne d'Angleterre à Osborne House (voir Statues de chair, p. 158, note 1).
III. La Pandore après la mort de Pradier
30 juin 13 juillet 1852: Rédaction de linventaire après décès de Pradier. Y figurent une Pandore en bronze, « demi nature » et « une statue en marbre représentant Pandore, à létat de première ébauche ». Dans les déclarations sur le passif, « Les parties déclarent en outre quil pensent dépendre de la succession, savoir: 1° le droit de propriété complète pour la reproduction soit en plâtre soit en bronze des statuettes ci-après: [...] figure de Pandore [...] ».
26, 27 et 28 juillet 1852: Vente après décès. Dans le Catalogue figurent « Ouvrages terminés. 3. Pandore. Statue en bronze dun mètre de proportion. Pandore, parée dun riche diadème, tient le vase qui renferme tous les maux qui doivent se répandre sur la terre » et son « modèle en petit »: « Statuettes. 11. Pandore. Modèle en petit du bronze numéro 3, à vendre en toute-propriété avec le moule servant à sa reproduction en plâtre.[...] ». Il est possible, dans ce genre de catalogue, que les rédacteurs naient pas prêté attention à la configuration de la draperie qui permet de distinguer la Pandore en bronze de type « impudique » de celle représentée par le petit exemplaire de type « pudique », ou quils naient pas jugé bon de consigner cette différence si les deux uvres en montraient une.
La Pandore en bronze (n° 3) aurait été acquise par Denière, un important fabricant de bronzes, pour 1 000 francs, « quoique cette acquisition n'emportât aucun droit de reproduction » (« Tablettes », dans Le Mercure de France, 1er août 1852.) Le n° 11, modèle en petit de la Pandore, a peut-être été acquis par le fondeur E. de Labrouë qui en assura la diffusion. Plusieurs exemplaires en sont connus qui portent la marque de ce fondeur. Un exemplaire figure dans les collections du Musée Fabre de Montpellier (inv. 97.3.2): Pandore, bronze argenté, fonte à la cire perdue, haut. 41 cm, inscrite sur la terrasse: « Pradier Scpt / E. De Labroue Fbt. » Il est du type « pudique » et paraît identique à lexemplaire du Musée dArt et dHistoire, Genève, en bronze doré, haut. 40,5 cm, signé « Pradier scpt », sans marque de fondeur (voir Statues de chair, notice 18).
20 mai 1854: L« État liquidatif de la succession de M. Pradier » indique que le Conseil de famille de Pradier alloue 12 000 francs à Lequesne pour lachèvement en marbre de trois statues: la Pandore, un Guerrier mourant et une Baigneuse. Lequesne est investi du pouvoir de « vendre aux personnes et aux prix et conditions quil jugera convenables les statues et statuettes laissées en commun ».
16 août 1854: Dans un rapport consacré aux marbres des Pyrénées, M. Rondelet, conservateur du dépôt des marbres du gouvernement, mentionne que la Pandore a été taillée dans du marbre de St Béat (cf. 4 septembre 1845) et quà cette date Lequesne navait pas terminé tout à fait cette statue (A.N.).
15 mai 15 novembre 1855: Exposition universelle de 1855, Paris. Sur le triptyque Le Jardin dArmide dÉdouard Muller (papier peint, Musée des Arts Décoratifs, Paris), la statue dArmide représentée au milieu du tableau central est la réplique, grandeur nature, de la Pandore de Pradier. Ce tableau, flanqué à gauche du tableau Les Prodigues de Thomas Couture et, à droite, du tableau LAutomne, ou la Bacchante endormie, dAuguste Clésinger (daprès sa Femme piquée par un serpent, Salon de 1847), faisait partie du stand de la manufacture Jules Desfossé. Lensemble sintitulait Les vices et les vertus. Liconographie "galante" du papier peint met en évidence lérotisme de la Pandore
Sur les reproductions du tableau de Muller, il est difficile de déterminer si la figure « graphique » dArmide représente réellement limage dune Pandore « pudique » ou « impudique » bien que la comparaison des draperies de lArmide/Pandore avec celles des Pandore « impudiques » puisse inciter à reconnaître en elles un agencement « impudique" » 4.
Le Jardin d'Armide (détail)
Papier peint, Édouard Muller
Musée des Arts décoratifs, Paris
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19 juillet 1855: Vente dans lancien atelier de Pradier à lInstitut. Y figurent « un modèle en plâtre de la statue de Pandore entièrement exécuté par Pradier, également sans droit de reproduction, 205 fr. » et « la Pandore, statue en marbre de grandeur naturelle, qui na pas trouvé damateur, même au prix surbaissé de 3.000 fr. » (Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1855, p. 322.)
27 juin 1857: Dans Le Monde illustré du 27 juin 1857, p. 16, illustration hors tout texte d'une gravure sur bois représentant « Pandore, marbre de Pradier. / Appartenant à M. Émile de Girardin ». Cette gravure semble montrer une version « impudique » de la statue, proche de la Pandore de Jodoigne (voir ci-après). Il sagit vraisemblablement de la même uvre et il est probable que sur la gravure la draperie découvrant le sexe ait alors été rendue plus « pudique ».
Le Monde illustré, 27 juin 1857
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Émile de Girardin
vu par Nadar
1871: Après un séjour de 20 ans en Égypte, le belge Hector Defoër (Jodoigne 1832-1905) sinstalle à Paris et acquiert, à une date non déterminée, une Pandore en marbre, grandeur nature, de type « impudique ». On ignore sil a acquis la statue pendant quil résidait à Paris ou après avoir emménagé dans son « château des Cailloux » à Jodoigne, construit en 1883. Cette statue se trouve toujours au château, qui abrite aujourdhui linternat de lAthénée royal de Jodoigne (voir Marc Verdickt et Bernard Van den Driessche, Le Château des Cailloux. Hector Defoër. Jodoigne, Jodoigne, 1990, p. 83.) Dune hauteur de 180 cm, socle compris, et de 165 cm sans le socle, elle est signée et datée « J. Pradier 1855 » sur un petit rocher derrière le pied gauche. La date étant gravée à plusieurs cm. de distance au-dessous de la signature, il est possible que la signature dEugène Lequesne ait figuré dans lintervalle et quelle ait été grattée. Cette uvre ne diffère du bronze de la Galerie des Modernes que par sa taille et par labsence danses sur l'urne.
Pandore (marbre)
Jodoigne (Belgique)
Pandore (bronze)
Paris, Galerie des Modernes
13 juin 1876: John Pradier consigne dans ses Cahiers des enfants quil a trouvé « chez Normand, marchand de bronzes, place Vendôme » une Pandore en bronze, très grand modèle, et une autre en marbre, de petit format.
25 avril 1877: Vente dun exemplaire de la Pandore (hauteur? bronze? marbre? type?) à lhôtel Drouot. « Je vais à la Salle Drouot où se trouve la Pandore de mon père mise en vente demain pour le compte dun baron XXX. » (John Pradier, Cahiers des enfants, 24 avril 1877.)
3 juin 1881: Vente sur licitation du droit de reproduction des uvres de Pradier. « Sixième lot. 1° Pandore, figure debout. »
14, 15, 16 et 28 mai 1883: Vente Émile de Girardin. Aucune trace de la Pandore dans lexemplaire, non annoté, du catalogue de vente consulté à la Bibliothèque de lÉcole du Louvre.
21 avril 1890: Vente dune Pandore en marbre blanc sur socle en marbre griotte, haut. 50 cm, socle compris, vente Ducatel, 21 avril 1890, n° 500.
13 mai 1895: Vente dune Pandore en marbre blanc sur socle en marbre griotte, haut. 57 cm, sans le socle, vente de X.. (Truchy), 13 mai 1895, n° 39.
1961: Une épreuve en bronze de la Pandore, à patine dorée, type « pudique », signée « Pradier scpt », dune hauteur de 40,5 cm, est acquise par le Musée dArt et dHistoire de Genève. Cette épreuve a figuré à lexposition Statues de chair en 1985-1986 (cat. n° 18). Indépendamment de sa dimension et de sa patine dorée, qui lui confèrent un caractère « dobjet dart », elle présente des variantes par rapport à la Pandore de la Galerie des Modernes. Un long sautoir de perles dor porté en bandoulière anime la nudité du côté droit, tandis quun double rang de perles dor remplace le bracelet serpent à la cheville gauche. Le bas-ventre est entièrement dissimulé sous les plis de la draperie. La terrasse est simple, assez plate et démunie dinscription, tandis que la version de la Galerie des Modernes est montée sur un socle mouluré à lAntique, où le nom de Pandore est gravé en lettres grecques.
6 juillet 1977: Vente dune Pandore en marbre blanc, de type « pudique », dune hauteur de 64 cm portant les deux signatures: E. Lequesne et J. Pradier, Sothebys Belgravia, Londres, lot n° 218. Ce marbre qui est plus proche de la petite version de Pandore ne peut être identifié à celui de la collection Girardin. Une autre petite Pandore en marbre, de 43,8 cm de hauteur et de type « impudique », se trouve aujourdhui dans une collection privée.
Pandore (marbre)
Sothebys, 6 juillet 1977
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Pandore (marbre)
Coll. privée
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14 février 1991: Vente chez Christies dune Pandore en bronze, type « pudique », haut. 96 cm. Description du catalogue: « signed J. Pradier, circa 1850s, 37 ¾ in. (96 cm) high. » Restée invendue, la statue a été cédée ensuite par son propriétaire au Musée dArt et dHistoire de Genève. Ce bronze est proche, par sa taille, de celui de la Galerie des Modernes: il ne montre pas, comme dans les petites versions, de chaîne à la taille; sa base est également moulurée et attenante. Cependant, malgré leur hauteur très légèrement différente, ces deux bronzes ne sont pas identiques. Contrairement à celui de la Galerie des Modernes, le bronze présenté chez Christies ne porte ni inscription sur lavant de la terrasse ni marque de fondeur; sa patine est moins nuancée, lurne est légèrement différente, sans les anses, et les plis avant de la draperie, plus longs, ne découvrent pas la nudité du personnage.
Pandore (bronze)
MAH de Genève
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27 février 1997: Vente chez Christies, Londres, dun ensemble de quatre statues en marbre blanc: Pandore et Flore (Chloris) de Pradier, Hébé de Canova et une Flore ou Vénus dun sculpteur non identifié. « The property of a European family (...) Third Quarter 19th century (...) each on a circular base and on a cylindrical stone pedestal with stepped top and base, weathered, restorations. The figures: 57 ½ in. to 60 ¾ in. (146 cm. to 154.2 cm) high. The pedestals: 31 ¾ in (80.5 cm.) high. » La Pandore est de type « pudique », le bas-ventre étant entièrement dissimulé sous les plis de la draperie. Elle est parée dun sautoir de perles porté en bandoulière et dun simple rang de perles à la cheville gauche.
Pandore (marbre)
Christie's, 27 février 1997
Dautres exemplaires de la Pandore, tous de petite dimension (40 à 42 cm), ont figuré dans différentes ventes au cours de ces quinze dernières années. Les exemplaires en bronze dont nous avons pu voir une photographie dans les catalogues de vente sont tous du type « pudique » 5.
JACQUES DE CASO ET DOUGLAS SILER
© Jacques de Caso et Douglas Siler, 2004
(mis en ligne le 11 mars 2004)
(dernières modifications le 26 mars 2004)
_________________1 Pour fondre les uvres (certains de ses grands monuments et des sculptures de dimensions plus réduites, bustes et statuettes) quil destina à des commanditaires exigeants, donc fortunés, Pradier fit appel à des fondeurs de grande réputation, particulièrement Honoré Gonon (1780-1850) et son fils et collaborateur Eugène Gonon (1814-1891). Ce dernier que Flaubert appela « un homme de génie en son art de fondeur en bronze, à cire perdue », fut également sculpteur et élève de Pradier. Les Gonon remirent en honneur lancien procédé de la fonte à cire perdue, plus coûteux et bien plus précis dans la reproduction quil permet dobtenir du modelé du modèle, que celui de la fonte au sable. Ils rappelèrent que la fonte à cire perdue dispensait de lusage de la ciselure effectuée par une main étrangère sur les bronzes fondus dans des moules « au sable » et répétés en séries. Pradier utilisa la fonte à la cire perdue pour fondre soit des pièces uniques, soit des pièces exécutées en un nombre minime dexemplaires, le procédé nécessitant, pour la production de chaque exemplaire, la fabrication dun modèle nouveau identique au modèle original. Plusieurs uvres de Pradier fondues par Honoré Gonon ou par Eugène Gonon se trouvent au Louvre et en Suisse.
2 Voir Douglas Siler, Flaubert et Louise Pradier. Le texte intégral des « Mémoires de Madame Ludovica », Paris, J. Minard, coll. « Archives des lettres modernes », n° 145, 1973. Voir aussi, du même auteur, « Du nouveau sur les "Mémoires de Madame Ludovica" », dans Revue dhistoire littéraire de la France, janvier/février 1978, p. 36-46, et « Du nouveau sur la genèse de "Madame Bovary" », dans Revue dhistoire littéraire de la France, janvier/février 1979, p. 26-49.
3 Selon un autre passage des Cahiers des enfants (8 octobre 1878), il sagissait dune réduction en marbre de Flore (Chloris) et non de Pandore. Le duc Maximilien de Leuchtenberg (1817-1852), fils dEugène de Beauharnais et petits-fils de l'Impératrice Joséphine, avait épousé la fille aînée du tsar Nicolas Ier de Russie. Il présidait lAcadémie des Beaux-Arts à Saint-Pétersbourg lorsque Pradier, en 1849, lui demanda de présenter au tsar son groupe de Vénus et lAmour. Si Pradier lui fit cadeau par la suite dune petite Pandore ou dune autre statuette, ce fut vraisemblablement pour le remercier de ses bonnes offices dans cette affaire. Le groupe fut effectivement acquis pour le musée de lErmitage et sy trouve toujours.
4 Catalogue de l'exposition L'art en France sous le Second Empire, Éditions de la Réunion des musées nationaux, Paris, 1979, p. 124-125 et reproduction en couverture; catalogue de l'exposition Papiers peints panoramiques, Musée des Arts Décoratifs, sous la direction de Odile Nouvel-Kammerer, Union des Arts Décoratifs, Flammarion, Paris,1990, p. 130-131, p. 158-161 et p. 286-287; catalogue de l'exposition Thomas Couture, Souper à la Maison d'Or, Jules Desfossé, Senlis, Musée de l'Hôtel de Vermandois, Éditions de l'Association des Amis du Musée d'Art de Senlis, 1998, fig 1, fig 5, p. 23 et p. 27.
5 Voici quelques ventes depuis 1990 dont nous avons connaissance:
22 mai 1990, bronze doré, haut. 40 cm, New York, Christies, N° 128, type ??? .
26 oct. 1990, bronze, patine brune, inscrit « Pradier » et « Scupt » et « E. de Labroue Fct », haut. 42 cm., New York, Sothebys, n° 176, type « pudique ».
20 février 1992, bronze argenté, inscrit « Pradier Scpt » et « E. de Labroue Fbt », haut. 40,6 cm., London, Christies, n° 177, type « pudique ».
4 décembre 1999, marbre, haut. 40 cm, Pontoise, Martinot-Savignat-Antoine, n° 180, type « impudique » (? même exemplaire que le suivant?).
Mai 2000, marbre, haut. 43,8 cm, Paris, Univers du Bronze, type « impudique ».
22 juin 2000, bronze, fondeur Gautier, haut. 42 cm., Mexico, Galerías Louis C. Morton, n° 430, type ???.
9 juin 2001, bronze, patine brune nuancée, « fonte dédition ancienne de Labroue, signé », haut. 40 cm., Soissons, Collignon-Laurent, n° 91, type « pudique ».
Mars 2003, bronze, patine brun médaille, fonte E. de Labroue, haut. 40,5 cm, Paris, Galerie Micallef, type « pudique ».
12 octobre 2003, bronze, patine brune, haut. 40 cm, Lille, Mercier et Cie, n° 147, type « pudique » (? même exemplaire que le suivant?).
15 février 2004, bronze, patine brune, signée « Pradier scpt », sans marque de fondeur, haut. 40 cm, Lille, Mercier et Cie, n° 108, type « pudique ».
Sotheby's, NY,
26 oct. 1990
Christie's, Londres,
20 févr. 1992
Collignon-Laurent, Soissons,
9 juin 2001
Mercier, Lille,
15 février 2004