Le 25 août 1944 au jardin des Tuileries
Je dédie cet article à mon ami et collaborateurPHILIPPE DUMOULIN
décédé inopinément et en pleine force de l'âge en son domicile à Douai, le 2 septembre 2004.
Que son épouse, ses fils et tous ses proches trouvent ici l'expression de mes plus profonds regrets.
« Paris outragé ! Paris brisé! Paris martyrisé! Mais Paris libéré! » L'allocution improvisée par le général de Gaulle le 25 août 1944 à l'Hôtel de Ville est dans toutes les mémoires. Dès six heures du matin les forces de la division Leclerc avaient donné l'assaut aux points stratégiques investis par l'ennemi. Rue de Rivoli à 14h45, battu en brèche dans son QG de l'hôtel Meurice, le Kommandant militaire allemand se rendait prisonnier. Deux heures plus tard il signait l'acte de reddition que lui tendait le général Leclerc. Quatre années d'occupation venaient de prendre fin. Sur la place de la Concorde, au jardin des Tuileries, ailleurs encore, blindés et camions détruits temoignaient de la violence des combats qui s'étaient déroulés au cours de cette dramatique journée.
« Quai des Tuileries, 9 septembre 1944 »
Aquarelle de Pierre Albert Leroux
( http://www.anac-fr.com/2gm/2gm_17.htm)
Au milieu de tout ce chaos, qui pouvait s'inquiéter pour quelques sculptures de plein air exposées aux feux croisés des canons? Il y avait d'autres urgences, certes, et d'autres soucis. Quelqu'un, cependant, y avait pensé...
C'est en relisant le magistral ouvrage publié en 1986 par Geneviève Bresc-Bautier, Anne Pingeot et Antoinette Le Normand-Romain, sur les Sculptures des jardins du Louvre, du Carrousel et des Tuileries, que j'ai rencontré l'étonnante image que voici captée par Robert Doisneau:
L'édifice familier visible à l'arrière-plan de la photo permet de situer le lieu avec précision. Il s'agit de l'angle formé au sud-ouest des Tuileries par la terrasse de l'Orangerie et la terrasse du bord de l'eau. Le mur à droite, provisoire, a dû être dressé à la hâte pour mieux protéger cet insolite peuplade des obus et des coups de fusil.
A qui devait-on cette heureuse initiative et comment, dans de telles circonstances, a-t-on pu organiser le déplacement de tous ces colosses? La réponse se trouve consignée, j'imagine, dans quelque procès-verbal, aux archives de la Ville ou ailleurs...
En regardant cette image de près, j'eus soudain l'impression d'apercevoir un personnage qui m'était connu. Mon impression se changea vite en certitude. C'était bien, au premier-plan, se délivrant de ses chaînes, le Prométhée de Pradier! Le voici agrandi sur la même photo:
J'ai évoqué ailleurs l'histoire du Prométhée et de ses déplacements successifs (voir Un été, deux printemps). Installé en 1861 près du grand bassin circulaire du jardin, il retrouvera son piédestal à la fin des hostilités pour y demeurer encore une cinquantaine d'années. Rentré au Louvre dans la dernière décennie du XXe siècle, il s'offre maintenant aux regards des visiteurs du musée sur la terrasse supérieure de la cour Puget, à proximité de la salle Pradier.
James Pradier
Prométhée (1827)
Jardiin des Tuileries
James Pradier
Prométhée (1827)
Musée du Louvre
Au cours des combats du 25 août, d'autres statues eurent moins de chance que le Prométhée et ses compagnons de fortune. Ainsi, le groupe au titre prédestiné L'homme et sa misère de Jean-Baptiste Hugues fut renversé et brisé en morceaux.
Jean-Baptiste Hugues
L'homme et sa misère (1907)
Jardin des Tuileries (août 1944)
Cette uvre de Hugues avait gardé par malchance son poste au bout de l'allée conduisant du bassin circulaire à la rue de Rivoli. Il avait remplacé à cet endroit, en 1923, le Retour de chasse d'Antonin Carlès qui lui-même avait remplacé, en 1872, une Aurore (ou Flore) de Philippe Magnier. Bizarrement, ce même emplacement avait accueilli pendant plus de vingt ans, de 1836 à 1858, le Prométhée de Pradier!
Grâce à l'intervention de Marcel Aubert, conservateur des sculptures du Louvre, L'homme et sa misère a pu être réparé et remis en place dès 1946.
Jean-Baptiste Hugues
L'homme et sa misère (1907)
Jardin des Tuileries
Jean-Baptiste Hugues
L'homme et sa misère (1907)
Jardin des Tuileries
Mais revenons à notre tranchée. On y dénombre cinq autres grandes statues qui tiennent compagnie au valeureux Prométhée. A sa droite, au premier plan, le puissant Tibre de Pierre Bourdict guette lui aussi, armé de sa rame, l'arrivée des soldats et des chars.
Au jardin des Tuileries, 1944
Photo Robert Doisneau (détail)
Pierre Bourdict
Le Tibre (1690)
Jardin des Tuileries
Ce fleuve de Pierre Bourdict fut placé en 1715 à Marly, avant d'être installé en 1719 près du bassin octogonal des Tuileries. Toujours au même endroit, au pied de la rampe nord du « Fer à cheval » qui mène vers l'actuel musée du Jeu de Paume, il fait pendant à un moulage du groupe de Nicolas Coustou, La Seine et la Marne, dont l'original est au Louvre depuis 1993. Le voici tel qu'il se présente aujourd'hui aux promeneurs du jardin:
Pierre Bourdict
Le Tibre (1690)
Jardin des Tuileries
Mais continuons notre visite de la tranchée. Au-delà du grand Tibre et lui tournant le dos se dresse l'Énée portant son père Anchise, uvre de Pierre Le Pautre.
Au jardin des Tuileries, 1944
Photo Robert Doisneau (détail)
Pierre Le Pautre
Énée portant son père Anchise
(1716)
Jardin des Tuileries
Pierre Le Pautre
Énée portant son père Anchise
(1716)
Musée du Louvre
Ce groupe fut posé en 1717 à l'ouest du bassin circulaire. Déplacé provisoirement en 1858, il gagna en 1862 le centre du parterre nord du nouveau « jardin réservé » créé par Lefuel devant le palais des Tuileries. Rentré au Louvre en 1989, il est exposé aujourd'hui dans la cour Marly du musée.
Plus loin encore, derrière l'Énée, émergent les têtes d'un autre groupe bien connu, Arria et Ptus, ou La mort de Lucrèce, commencé en 1685 par Jean-Baptiste Théodon et achevé en 1696 par Pierre Le Pautre. Dans l'ombre, à peine visible, se profile la tête du Génie assis sur un chien (symbole de la fidélité) qui se tient à la gauche de Ptus.
Au jardin des Tuileries, 1944
Photo Robert Doisneau (détails)
Pierre Le Pautre et J.-B. Théodon
Arria et Ptus, ou
La mort de Lucrèce (1691)
Jardin des TuileriesPierre Le Pautre et J.-B. Théodon
Arria et Ptus, ou
La mort de Lucrèce (1691)
Musée du Louvre
Comme le Tibre de Bourdict, ce groupe figura d'abord à Marly avant d'être transporté au jardin des Tuileries. Placé en 1717 à l'ouest du bassin circulaire, aux côtés de l'Énée de Le Pautre, il fut déplacé provisoirement en 1858 à la terrasse du bord de l'eau et replacé en 1862, comme l'Énée, au nouveau jardin réservé où il occupa le centre du parterre sud. Rentré au Louvre en 1989, il est exposé avec l'Énée dans la cour Marly du musée.En dirigeant ensuite notre téléscope vers l'arrière de la tranchée, nous parvenons à identifier encore un groupe dont l'exécution remonte au XVIIe. Il s'agit du Saturne enlevant Cybèle, de Thomas Regnaudin.
Au jardin des Tuileries, 1944
Photo Robert Doisneau (détail)
Thomas Regnaudin
Saturne enlevant Cybèle (1684)
Jardin des Tuileries
Thomas Regnaudin
Saturne enlevant Cybèle (1684)
Musée du Louvre
Ce groupe fut placé au parterre de l'Orangerie à Versailles en 1687 avant d'être transporté en 1716 aux Tuileries, au nord du bassin circulaire. Déplacé en 1858 à l'est du bassin, à la place de la Phaétuse de Théodon 1, il fut rentré au Louvre en 1972 et se trouve aujourd'hui dans la cour Puget.
Notre visite se termine tout au fond de la tranchée avec la rencontre d'un autre « enlèvement » qui se déroule derrière l'infortunée Cybèle. Il s'agit cette fois de Borée enlevant Orythie, uvre de Gaspard Marsy et d'Anselme Flamen. On distingue près de la tête de Cybèle, sur la droite, les bras de Borée et d'Orythie, et près de son avant-bras droit, la coiffure d'Orythie. Plus bas à gauche, la hanche et la jambe gauches de la victime sont visibles.
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Au jardin des Tuileries, 1944
Photo Robert Doisneau (détails)
Gaspard Marsy et
Anselme Flamen
Borée enlevant Orythie (1687)
Jardin des Tuileries
Gaspard Marsy et
Anselme Flamen
Borée enlevant Orythie (1687)
Musée du Louvre
Ce groupe fut d'abord posé en 1687 avec le Saturne de Regnaudin au parterre de l'Orangerie à Versailles avant d'être transporté en 1716 au sud du bassin circulaire des Tuileries. Il sera déplacé en 1858 à la place de l'Atlas de Théodon, à l'est du bassin. Rentré au Louvre en 1972, en même temps que le Saturne, il figure maintenant dans la cour Puget du musée.
Le schéma et les images ci-dessous permettront de mieux imaginer la disposition des quatre groupes en place autour du grand bassin circulaire en 1717.
Pierre Le Pautre
Énée portant son
père Anchise
Pierre Le Pautre et J.-B. Théodon
Arria et Ptus, ou
La mort de Lucrèce
Gaspard Marsy et
Anselme Flamen
Borée enlevant Orythie
sud
(Seine)ouest
(Concorde)
est
(Louvre)
nord
(rue de Rivoli)
Thomas Regnaudin
Saturne enlevant Cybèle
A l'origine, les deux enlèvements du bassin devaient faire partie d'un ensemble de quatre enlèvements destinés au parterre d'eau du parc de Versailles, tel que le peintre Charles Le Brun l'avait conçu en 1674. Chacun de ces groupes devait représenter un des quatre éléments: au rapt d'Orythie par Borée (l'Air) et au rapt de Cybèle par Saturne (la Terre) s'ajoutaient le rapt de Proserpine par Pluton (le Feu) et le rapt de Coronis par Neptune (l'Eau). Ces quatre groupes auraient pris place au sein de vingt-quatre autres figures, réunies par groupes de quatre pour représenter les Saisons, les Heures du jour, les Parties du monde, les Tempéraments de l'homme, les Poèmes et (une deuxième fois) les Éléments. Toutes ces figures devaient encadrer un parnasse central, figurant Apollon et son cortège, qui donnait tout son sens à l'ordre cosmique, projection gigantesque de l'ordre royal 2.
C'est à l'emplacement laissé vide au nord du bassin circulaire par le groupe de Regnaudin (déplacé à l'est du bassin) que Le Prométhée de Pradier fut installé en 1861 3. Son socle est occupé aujourd'hui par Le Centaure Nessus enlevant Déjanire de Laurent-Honoré Marqueste, qui figura d'abord au côté sud du bassin.
C'est ainsi que trois « générations » de sculptures le Saturne de Regnaudin, le Prométhée de Pradier et le Nessus de Marqueste occupèrent successivement le même emplacement au nord du bassin circulaire.
Thomas Regnaudin
Saturne enlevant Cybèle (1684)
Jardin des Tuileries
James Pradier
Prométhée (1827)
Jardin des Tuileries
Laurent-Honoré Marqueste
Le Centaure Nessus
enlevant Déjanire (1894)
Jardin des Tuileries
Toutes les uvres de la tranchée identifiées, plusieurs questions restent néanmoins en suspens. En premier lieu pourquoi celles-là, précisément, et pas d'autres? Car il semble bien qu'un très grand nombre de statues aient été laissées en place sur leur socle. Et puis, s'il était sans doute logique d'y rassembler les quatre grands groupes qui avaient longtemps veillé autour du bassin circulaire (quoique seuls le Saturne de Regnaudin et le Borée de Marsy et Flamen s'y trouvaient encore en 1944), pourquoi avoir privilégié l'uvre de Pradier? Plusieurs autres statues l'avaient rejointe avant 1944 pour ne parler que du bassin circulaire: le Laboureur de Lemaire, le Cincinnatus de Foyatier, le Serment de Spartacus de Barrias, etc. D'autres abris ont-ils été aménagés au jardin pour celles-là et pour d'autres? C'est possible. Il est également possible que la photographie de Robert Doisneau ne montre qu'une partie de la tranchée derrière l'Orangerie et, par conséquent, une partie seulement des statues qui l'occupaient.
Mais jetons un dernier coup d'il sur la photographie de Doisneau. En l'examinant attentivement, on découvre sur la terrasse de l'Orangerie encore d'autres figures enlacées, moins agitées, celles-là, que leurs voisins d'en-bas, mais assurément plus vivantes!
Connaissant l'histoire de telle autre photographie de Robert Doisneau en l'occurence, son fameux « Baiser de l'Hôtel de Ville » , on ne peut guère savoir si l'on a affaire à un « vrai » couple d'amoureux ou bien à deux modèles campés là pour les besoins de la cause. Je me demande, du reste, si ce couple n'est pas identique à celui qu'a ajusté un peu plus loin, sur un autre banc du jardin, l'objectif de ce même photographe...
Mais peu importe. Qu'ils soient d'authentiques couples d'amoureux ou simples figurants, souhaitons-leur rétrospectivement à tous, rescapés, eux aussi, de la grande tourmente, beaucoup de bonheur et de joie et d'innombrables autres bancs aussi, loin des fils barbelés et des conflits en tout genre.
DOUGLAS SILER
(mis en ligne le 5 septembre 2004)
Post-scriptum:
J'aurais voulu montrer dès le départ l'« état actuel » du coin photographié par Robert Doisneau en 1944. Je suis enfin en mesure de le faire après une récente visite à Paris. Malgré les palissades masquant l'Orangerie en réfection et les garages percés dans le mur de soutènement, l'endroit est facilement reconnaissable. Mais les feuilles mortes de l'automne ont pris la place des réfugiés de marbre et le banc des amoureux, avec ses occupants, n'est plus qu'un lointain souvenir.
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1 C'est en 1800 seulement que l'Atlas et la Phaétuse de Théodon ont rejoint les quatre groupes au bassin circulaire. Ils seront déplacés en 1858 sur la terrasse du bord de l'eau, puis rentrés au Louvre en 1870 et déposés au château de Versailles en 1936.
2 Voir Geneviève Bresc-Bautier et al., t. II, p. 321-322.
3 Signalons que dans l'ouvrage de Geneviève Bresc-Bautier et al., les notices consacrées au Borée de Marsy et Flamen et au Saturne de Regnaudin indiquent que ces deux groupes étaient placés, le premier, au sud-est du bassin circulaire et, le second, au nord-est. Cependant, sur le plan du jardin présenté à la page 38 du tome I, les numéros renvoyant à ces deux notices inversent leurs emplacements, situant le premier au nord-est et le second au sud-est. N'ayant pas pu confirmer ou infirmer l'une ou l'autre de ces indications, j'ai suivi celle des notices en présumant que les numéros du plan ont été inversés par erreur.